Le jour où j’ai réalisé qu’être blanche me donnait des privilèges…

Le jour où j’ai réalisé qu’être blanche me donnait des privilèges…

Le jour où j’ai réalisé qu’être blanche me donnait des privilèges…ou le joyeux chamboulement né d’une prise de conscience, amorce d’un amour révolutionnaire

Des titres de ce genre existent et d’autres les ont déjà écrits, décrits. Je n’ai pas la prétention de faire mieux ou autrement. Je souhaite juste partager une expérience qui m’a amenée à regarder le monde qui m’entoure autrement. Le monde, ceux qui y vivent, et moi même. Je suis partie à l’aventure et je n’en suis toujours pas revenue. Les bouleversements liés à une telle prise de conscience, comme toute prise de conscience, sont à souhaiter à chacun et plus encore à mes congénères blancs. Quand vous réalisez que votre statut, ce qui participe à votre « identité », détermine votre existence et votre inconscient, votre octroie une place de privilégié, de dominant dans la société humaine, terrienne, c’est un peu comme prendre de la hauteur, révéler  des liens entre des événements, des situations qui, jusqu’à présent, ne semblaient pas reliés entre eux. C’est aussi une découverte d’une partie de soi que l’on en soupçonnait pas, une réappropriation du soi, une réconciliation après rejet du rôle que l’on vous a assigné et par conséquent une émancipation.

Dans un premier temps, lors de discussion avec des ami-e-s blancs, j’avais du mal à le dire, ou le disais à voix basse : « En tant que blanche… ». J’étais partagée, j’usais de termes interdits, j’étais comme honteuse d’un crime que je n’avais pas commis mais dont j’étais complice. Un sentiment désagréable de culpabilité m’envahissait… La racialisation est systématique pour les personnes noires, non blanches, elle n’existe pas quand vous êtes blanc. Comme si le blanc, cette couleur, (plutot rose) correspondait à une couleur neutre. Du neutre, je suis passée à la couleur dominante. Le contraste qui est né de cette révélation, on ne peut la nommer autrement, a donné de la profondeur et une perspective dans mon regard que j’ignorais. Je me retrouvais comme un poisson initialement persuadé que seule l’eau existait, et qui au hasard du chemin découvrait l’existence de l’air, de la terre et de leur interconnections avec son monde aquatique. J’ai découvert des privilèges que je ne soupçonnais pas, tellement inscrits dans mon inconscient et modelant ma relation à moi même, aux autres et à mon environnement. J’ai réalisé que je faisais partie d’un groupe dominant, que j’en étais complètement imprégnée alors que je ne m’y identifiais pas jusqu’à présent en tant qu’individu.

Comme pour le petit poisson décrit plus haut qui découvre la terre, l’air du point de vue des oiseaux et des vers de terres (pour pousser la métaphore à son paroxisme), j’ai voulu approfondir mes connaissances sur ce nouveau monde que je venais de découvrir. J’ai lu des textes sur les discriminations raciales, de genre, des auteurs comme Frantz Fanon, comme Grosfoguel, Houria Bouteldja, Norman Ajari. Je me suis réappropriée une partie de mon histoire en tant qu’occidentale, en tant que française en inintéressant à l’histoire coloniale de mon pays et ses répercussions sur le fonctionnement et les fondements même de la république Française mais du point de vue des colonisés et de leurs descendants.

J’ai écouté des témoignages de racialisé(e)s, discriminé(e)s,ayant subi de plein fouet la répression policière, le racisme structurel, le racisme institutionnel, le racisme d’état. J’ai découvert des termes comme classes raciales, antiracisme politique qui s’oppose à l’antiracisme moral. J’ai été amenée à reconsidérer les définition de mots comme norme, marginalité, colonialisme, colonisation… J’ai alors assisté aux dix ans du Parti des Indigènes de la Républiques  : une vingtaine de femmes racialisées a la tribune, des témoignages se succédant et moi avec ma toute récente prise de conscience m’interrogeant sur ma place… Qu’avais je en commun avec elles, moi la femme blanche, rurale.. .? Si ce n’est d’être une femme…

En m’intéressant plus en profondeur aux mécanismes de discrimination, en m’interrogeant sur la norme et la marge et surtout en découvrant que le terme de race relevait d’une construction mentale, culturelle, sociale, historique destinée à hiérarchiser les êtres humains et que cette construction était une réalité vécue qu’il fallait considérer en tant que telle, j’ai commencé à faire des liens avec ma propre expérience.

Je détricotais progressivement tout un conditionnement mental, physique, relationnel ; j’amorçais la décolonisation de mon être, de mon imaginaire…

Les mécanismes d’oppression, liés à toute formes de discriminations je les avais finalement vécus, bien qu’appartenant en tant que Blanche à une classe raciale privilégiée, en tant que femme, en tant que mère, en tant qu’enfant, en que sœur, en tant que compagne, en tant qu’individu social, en tant que corps… Je pouvais transposer ces expériences aux miennes. Ces discriminations étaient applicables à des personnes handicapées, des homosexuels, des personnes démunies, ou n’ayant pas fait d’études, issues d’un milieu social défavorisé, ou une approche de la vie atypique, une spiritualité différente… La colonisation, niveau extrême de domination, j’en étais finalement également victime (a la fois en tant qu’objet et sujet). Je réalisais que mon imaginaire était pollué, biaisé par cette colonisation inconsciente, cette injonction d’uniformisation, de lissage de différences, de diversité, de multiplicité.

Car après tout la colonisation est un terme que l’on peut employer pour les sociétés humaines, mais également dans le cas de prolifération de végétaux, de cellules (cancer). Dans ces cas, elle est entraîne inévitablement l’appauvrissement, voire le dépérissement du milieu colonisé…

Un organisme génétiquement modifié, qui dans le cas de plantes, apparaît comme une chimère à l’écosystème qui l’accueille, mi-plante, mi-animal, inconnu, erreur de la nature habituellement éliminée en tant que telle, agit de la sorte sur son milieu de culture. Une fois implanté, il est très difficile de le faire disparaître d’un milieu, que ce soit par le biais de migrations d’adn, qui polluent l’environnement, l’appauvrissement des terres du fait même que ces plants sont destinés a supporter de très grandes quantités de pesticides. On trouve du maïs, du soja, de grandes monocultures qui condamnent le paysan qui les cultive à ne plus pouvoir envisager un retour en arrière vers la polyculture sans risquer d’être envahi par ces monstres génétiques. L’agriculture industrielle ne tolère pas la diversité, la multiplicité. Elle impose une uniformisation des méthodes de cultures, d’alimentation… La colonisation impose cette uniformisation comme outil de domination et d’affirmation de pouvoir du groupe dominant, qui ne l’est pas en nombre. La biodiversité est son pire ennemi, la norme son argument et la marginalisation son arme.

Ainsi outre mon imaginaire, mon corps, l’environnement dans lequel je vis sont tous concernés par ces mécanismes de domination décrits dans le cas extrême de la couleur de peau, et a fortiori de la culture et de la spiritualité.

A ce niveau de réflexion, je me suis interrogée sur l’identité et le droit à l’existence. Être classé dans la catégorie des dominés implique de devoir en permanence justifier la bonne moralité et la valeur de son existence. Des vies sont ainsi validées ou non par les dominants…l’attribution du droit de vivre, du droit d’existence est le privilège du dominant… Qui suis-je vraiment ? Quelle représentation ai-je de moi ? J’ai commencé a lister tout ce qui pouvait me définir. Mon genre, la couleur de ma peau, ma sexualité, mon origine sociale, culturelle, territoriale, mon statut parental, matrimonial, ma langue, mon lieu de vie, mon statut social, mes revenus, mon travail, mon niveau d’études, ma spiritualité, ma relation a moi-même etc… j’ai listé ce que l’on appelle communément mes caractéristiques identitaires, dans la définition psychosociale de l’identité. J’ai remplacé le « ou » par le « et». J’étais tout cela à la fois et plus encore. Pour chacune de ces caractéristiques, je me retrouvais appartenir à un groupe donné auquel je m’identifiais consciemment ou non. Cette structuration de l’identité est typiquement occidentale, j’en suis consciente, mais comment pourrais- je faire autrement dans la mesure ou je n’ai pas connu d’autres représentations ? En m’intéressant à chacune de ces caractéristiques identitaires, j’ai décliné tout un panel de sous-groupes. Comme pour la couleur de peau, ou le genre. Il y a des hommes (génétiquement parlant) qui se sentent hommes, d’autres, femmes, d’autres, les deux, d’autres, aucun… Il y a des intersexe qui se sentent homme, femmes ou les deux etc… Toutes les possibilités existent. La biodiversité humaine s’exprime à ce niveau.

Quand j’ai affirmé que j’étais blanche, tout en ayant conscience que cette définition était une construction mentale, mais une réalité concrète car interférant dans mon imaginaire et influençant ma relation aux autres et à moi-même et ma place ainsi que mon statut dans la société humains, j’ai découvert ma multiplicité et celle des êtres humains et bien au delà, du monde vivant. La biodiversité n’est pas un terme propre à la nature dénuée d’êtres humains, mais bien applicable à tous les êtres vivants…

Quand j’ai réalisé que j’étais blanche, j’ai découvert la domination d’un petit groupe qui rassemble des caractéristiques identitaires communes et impose au reste de l’humanité et du monde du vivant, une vision monolithique/hégémonique des relations, et assoit son autorité, son pouvoir en discriminant, en réduisant chacun à une caractéristique identitaire, en l’essentialisant, en le marginalisant, en hiérarchisant les existences et en imposant une uniformisation par opposition à la biodiversité du monde vivant… Le système capitaliste est le support, l’hégémonie blanche et européanocentrée son expression (Grosfoguel).

Quand j’ai pris conscience de mes privilèges de Blanche, je me suis sentie investie d’une responsabilité. Celle du dominant qui a entre ses mains la possibilité de penser le monde autrement que par le biais de la hiérarchisation identitaire. Mais de même qu’un homme prend conscience de la domination masculine et de l’hégémonie patriarcale, je me suis retrouvée plus d’une fois à coté de la plaque vis a vis des racialisé(e)s et des autres classes dominées de ma classe raciale. La prise de conscience ne suffit pas. Un des symptômes que l’on retrouve régulièrement est l’universalisme blanc. Malgré la prise de conscience, nous sommes toujours tentés d’uniformiser, de mettre tout le monde au même niveau (tous égaux), de nier des réalités diverses qui ne peuvent être traitées sur le même plan. Les notions zones d’être et de non être avec pour base le racisme selon Fanon sont un bel exemple pour illustrer cette incapacité, qu’il est notre devoir de reconnaître en tant que Blancs, à concevoir la réalité des non Blancs.

Nous avons à incarner cette prise de conscience avec humilité, et a accepter d’être régulièrement remis a notre place par les racialisés, c’est à nous de faire l’effort, pas à ces derniers. Nous avons à relayer leur parole, à accepter que cela remette complètement en cause notre statut de privilégiés et surtout, ce qui n’existe absolument pas actuellement, à créer un nouvel imaginaire exempt de hiérarchisations associées à des rapports de dominations et de discriminations.

Nous en sommes là. Uniquement là. Selon moi, reconsidérer l’être humain du point de vue identitaire est une première étape et une base de réflexion et de transposition pour les Blancs. A l’image de cette enseignante incapable d’entendre et de reconnaître la hiérarchisation raciale et ses conséquences néfastes sur le bien être d’enfants racialisés, le concept d’identités multiples peut être un support de départ. Support qui doit prendre en considération la partition de l’humanité en zones de non être et d’être structurées par un racisme systémique.

Anne Le Déan.

2 réactions au sujet de « Le jour où j’ai réalisé qu’être blanche me donnait des privilèges… »

  1. Seules les classes sociales peuvent déterminer un individu. Si les « blancs » sont plus nombreux au pouvoir c’est qu’ils étaient là en premier, ce qui leurs à permit une accumulation de richesse, là où les immigrés noirs, arabes et asiatiques sont arrivés beaucoup plus tard donc sont moins riches et sont moins nombreux au pouvoir. Mais il ne faut pas oubliés que s’il existe des arabes, asiatiques et noirs pauvres, il en existent des blancs. Ces blancs issus de classes pauvres sont tout autant méprisé par l’état que des personnes noirs, arabes et asiatiques issus de classes pauvres. Entre une avocate d’origine arabe et un ouvrier blanc, ce n’est pas l’avocate qui est le plus opprimée mais bien l’ouvrier car ce dernier est d’une classe sociale inférieure. Les pseudos « races humaines » ne sont en rien des classes sociales (surtout qu’elles n’existent pas car les individus sont suffisamment différents les uns les autres génétiquement, pour pouvoir être cataloguer dans des races humaines).
    Alors certes les contrôles aux faciès sont purement racistes, mais ils n’ont aucun statut juridique, c’est donc c’est du racisme individuel et non pas étatique.

    Pour conclure, non tu n’as pas plus de privilège si tu es blanche, car seule la classe sociale est une catégorie et tu n’as pas à culpabiliser pour cela car tu n’as pas choisi ta couleur de peau.

    1. Les Blancs étaient là en premier ? Vous ne parlez donc que d’uen partie du monde. c’est précisement sur cet ethnocentrisme que nous travaillons. je vous engage vivement à nous lire, et à décentrer votre point de vue .

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