Présentation du numéro : Construction et transmissions de savoirs décoloniaux

Présentation du numéro : Construction et transmissions de savoirs décoloniaux

Sébastien Lefèvre

Paul M’vengou Cruz Merino

Ce numéro inaugural de notre revue RED fait suite à la tenue du Premier Colloque International d’Etudes décoloniales tenu à Lyon en décembre 2015. Rassemblant diverses trajectoires disciplinaires, expériences culturelles, philosophiques, militantes, il s’est voulu un moment constitutif d’un réseau de chercheurs/enseignants impliqués dans une dynamique décoloniale. L’objectif est de rendre accessible des postures, pratiques, théories critiques de la modernité européocentrée en insistant sur une pluriversalité comme horizon éthique et contemporain.

La colonialité du savoir constitue l’une des formes excluantes et hégémoniques qui caractérisent notre vie contemporaine à l’échelle mondiale. Elle se caractérise par un rapport asymétrique et par là même non cumulatif aux formes, contenus et expressions de savoirs, d’écritures, de visions du monde, d’expériences épistémologiques extra et ou européens, résultat d’une longue histoire de dominations et de mises en marginalités. Cette colonialité du savoir travaille la pensée et la pratique quotidienne qui perpétuent une logique coloniale qu’il nous semble urgent à critiquer. Dans cette optique, ce premier numéro de notre revue RED s’attache à proposer plusieurs alternatives inclusives et participatives en proposant et construisant des savoirs décoloniaux. Les articles de ce numéro partent d’études de cas concrets dans différentes sociétés (Europe-Afrique-Amérique Latine), ce qui relève de préoccupations partagées. Du Brésil, en passant par le Pérou, le Mexique, la France jusqu’au Mali, ces textes engagent une « pluriversalité » et une pluridisciplinarité qui nous offrent des grilles de propositions originales. Par ailleurs, se voulant être un espace ouvert et critique, notre numéro comprend des textes en portugais, espagnol et français.

Avant de proposer des savoirs alternatifs et décoloniaux, il convient de faire une analyse critique des minutieuses articulations des formes et des lieux de production ou de répétitions de la colonialité du savoir. Ainsi, Marion Grosch entreprend une telle démarche à partir d’une observation critique des contenus de formations dans l’Université française. Dans sa contribution intitulée Une colonisation épistémique dans l’Université française, elle met en lumière une forme d’ethnocentrisme épistémologique caractérisant une formation en Licence en sciences de l’Education. Un des autres moments de la vie humaine qui a été l’objet d’une construction de savoirs coloniaux est sans conteste la naissance et l’accouchement. Le pertinent article de Lissel Quiroz, Descolonizar el saber médico. Obstetricia y Parto en el Peur contemporaneo  met à jour l’histoire de la constitution de connaissances médicales depuis le Pérou entre le XVIII et le XIX. Elle montre que le savoir obstétrique a été élaboré en condamnant les pratiques, expériences traditionnelles indiennes relatives à l’accouchement. En effet, selon l’auteur, le savoir obstétrique a relevé d’une biopolitique qui a disciplinarisé les corps des femmes Indígenas.

La réflexion sur les savoirs décoloniaux et sur leur circulation engagent une discussion autour du langage (type, contenus, objectifs, idéologies, éthiques) et des modèles éducatifs permettant de contenir une inclusion multidimensionnelle. Marion Bernard et Salou Sacko dans Le privilège néo-colonial de l’écriture rendent compte, au travers du difficile exercice de l’écriture à deux voix, de la production de marginalisation de la raison graphique au cœur de l’opération d’alphabétisation. En effet, cette dernière n’est pas neutre, à partir du témoignage de Mamadou Sack l’on perçoit les différences de valeur et de contenus avec une pensée orale. L’alphabétisation devient une expérience d’acculturation et acculturante, mais malgré tout signifiante. Le langage est porté également par les langues puisqu’elles sont les formulations de certaines épistémologies. Ainsi Laura Lema Silva dans Modernité/Colonialité : quelles langues pour quelles épistémologies dans un contexte de mondialisation du savoir ? engage une réflexion sur la place de la langue dans le programme théorique et épistémologique du courant Modernité/colonialité. Dans un texte théorique, elle discute de l’hypothèse du sémioticien argentin Walter Mignolo autour des langues frontières comme possibilités d’énonciation et d’émancipation du sujet latino-américain. Elle mobilise également le philosophe mexicain Enrique Dussel et la transmodernité qu’il construit autour d’un dialogue transversal entre toute forme de philosophie. Le langage et les modèles éducatifs et pédagogiques sont au cœur du texte de Cleine Ines Wittke O saber e o saber-fazer como instrumento de emancipação do sujeito no ensino de língua consacré aux formes d’apprentissages et d’enseignement de langue maternelle à partir du Brésil. Il s’agit d’une réflexion autour des activités, des choix des textes, des approches interdisciplinaires afin de favoriser la constitution de savoirs faires plus inclusifs et plus pertinents pour les enseignés. Dans la même perspective d’une construction de modèles éducatifs inclusifs et toujours au Brésil, Patricia Baroni dans sa contribution Educações ambientais outras : practicas para alem das linhas abissais analyse l’expérience de plusieurs écoles dans la localité de Baixada Fluminense dans l’Etat de Rio de Janeiro autour des questions liées à l’environnement. Ces écoles sont situées dans des régions de difficiles accès et constituent un espace social à partir duquel s’organisent des réflexions de proximité sur le quotidien des habitants. Dans ce cadre, dans certaines écoles, des concepts de pédagogie inclusive et d’éducation environnementale ont été érigés. Une forme de savoir décolonial y est donc crée à partir d’une inclusion locale et d’une implication environnementale alliant les pratiques locales et l’enseignement.

Des propositions de constructions de savoirs alternatifs/interculturels et décoloniaux sont également proposées dans la contribution de Roque Urbieta Hernandez à partir du Mexique. En effet, dans son texte El servicio comunitario en la comunalidad. ¿Una expresión metódica decolonizadora para la economía del conocimiento? L’auteur revient sur les conditions du service comunal/communautaire à partir de l’expérience d’intellectuels natifs des Ayuuk et des Zapotèques de la Sierra Norte de Oaxaca. Ce service communautaire se fonde à partir de conceptions indígenas qui sont le collectif, la complémentarité, l’intégrité qui s’opposent à des approches occidentales tel que le soutient l’anthropologue ayuujk Floriberto Díaz. Roque Urbieta Hernandez montre que survint une « décentralisation géopolitique de la connaissance » après 1968 qui a prosaïquement été une redécouverte des communautés indiennes et qui a fondé une pratique et réflexion critiques. Une des caractéristiques de la comunalidad réside dans ses principes organisateurs que sont le territoire, l’assemblée communautaire, le service communautaire, le travail collectif, les rites et les cérémonies. Or, le service communautaire gratuit entre en conflit avec certaines pratiques bureaucratiques de l’économie globale, ce qui montre les dynamiques de résistance des savoirs décoloniaux.

Bref, ce premier numéro lance déjà quelques pistes de réflexions pratiques et théoriques pour envisager un monde inclusif et pluriversel de plus en plus urgent…

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