Recension : Textes sans discipline.

Recension : Textes sans discipline.

PDFImprimer

Claude Bourguignon Rougier

Avec Textos sin disciplina, Luis Martinez Andrade inaugure un nouveau genre : le catalogue de recensions. Son analyse fournit une sorte de manuel ou de guide pour qui souhaite puiser aux diverses approches critiques produites dans notre court XXI siècle. Il explore les possibilités d’un changement profond du monde global qui est le nôtre. Les études présentées nous renvoient à la question de la révolution, à l’état actuel de la théorie marxiste et de la Théorie Critique, aux approches féministe et écologiste. La volonté de décentrement des points de vue y est centrale, ce dont rend compte le sous-titre de l’ouvrage : Clefs pour une théorie critique anticoloniale. La plupart des livres présentés ont été publiés entre 2015 et 2020. C’est un ouvrage stimulant, dont on espère qu’il sera traduit car il cite des travaux importants peu connus du public français et soulève des problématiques trop souvent éludées, comme le rapport théologie/révolution ou la question de la violence dans l’histoire.

Théorie politique

Ce premier chapitre aborde des perspectives théoriques élaborées depuis l’Amérique latine, la France et les USA. Luis Martínez commence par présenter deux intellectuels majeurs en AL : le géographe brésilien Milton Santos1,et le philosophe équatorien Bolivar Echeverria2.

Dans Por uma outra globalizaçao. Do pensamento unico a conciencia universal, paru en 2008, le natif de Bahía critique certaines contre vérités relatives à la globalisation, entre autres, les litanies sur la disparition de l’état et la fin des méta-récits. L’auteur part du territoire pour analyser les effets et potentialités d’une globalisation dont il dénonce le caractère pervers et affabulateur. Il parle de «globalo-totalitarisme», rejoignant en cela le vénézuélien Fernando Coronil qui, à la même époque, dénonçait un nouvel impérialisme, le «globocentrisme 3». Il oppose à la verticalité du nouveau territoire, transnationalisé, saisi à travers l’idée de réseau, l’horizontalité du territoire vécu, utilisé par les hommes, habité. La théorisation du territoire est très proche de celle que développent de nombreu.x.ses auteur.e.s et mouvements comme le Processus des Communautés Noires ou ceux des peuples du Cauca en Colombie4. Dans ce livre, dont on perçoit la continuité avec la pensée des opprimés ou la philosophie et la théologie de la libération, l’auteur, qui milita avec les paysans sans terre jusqu’à sa mort, affirme la nécessite d’une utopie pensée à partir du peuple et de la périphérie. Il construit une épistémologie du Sud en revisitant la notion d’ espace géographique.

Vuelta de siglo, publié en 2008, est un ouvrage dans lequel l’équatorien Bolívar Echeverría revient sur les thèmes qu’il a développé dans la dernière partie de sa vie : la modernité latino-américaine, le caractère inachevé de la Conquête, la notion d’ethos, le concept de culture, ou encore, le messianisme révolutionnaire. Après avoir proposé une utile biographie de l’auteur, Luis Martínez formule une synthèse des thèmes développés dans ce livre particulièrement riche, en insistant plus sur certaines idées fondatrices. Nous en retiendrons deux ici : dans la religion des modernes, le philosophe s’emploie à dévoiler la religiosité cachée de la modernité. Critiquant l’idée que la sécularisation du monde serait un pas vers l’émancipation, le philosophe voit le capitalisme comme une civilisation liée au culte d’une déité profane : la plus-value, la valeur s’auto-valorisant. D’où sa vision du capitalisme comme religion avec ses articles de foi. Pour lui, la disparition de la communauté chrétienne n’a pas signifié le passage à un monde où les individus gagnaient en autonomie. L’Église est toujours là, mais elle a changé : son texte sacré n’a pas besoin d’être écrit, le marché, plus généralement une économie fétichisée, contiennent à eux seuls la solution aux problèmes de la vie sociale, il suffit de leur laisser la main. Dans un autre chapitre, Bolívar Echeverría analyse le caractère inéluctable de la violence dans les sociétés humaines. Il interroge la conviction propre à la modernité, en vertu de laquelle notre civilisation, dans laquelle des sujets « libres » échangent en paix les uns avec les autres, pourrait éradiquer la violence. Il aborde la violence propre du monde capitaliste qui n’est pas celle des sociétés archaïques. Liée à un monde de choses, la violence fondamentale du capitalisme est celle de la contradiction entre le monde de la vie et la valeur d’échange, et de l’ intériorisation de cet état de fait qui caractérise nos subjectivités Mais il existe une autre violence, que l’auteur dit « pacifique » : le sujet y cherche un dépassement, une rupture avec le continuum historique. Cette violence dialectique en finit avec la violence structurelle fondatrice de l’état-nation moderne ; celle-ci a re-fonctionalisé, tout en la présentant comme une simple contre violence, la violence de sociétés archaïques qui ne cachaient pas leur fondement. Elle est la révolte de la forme naturelle de la vie et fait partie du processus messianique révolutionnaire. Tout en relevant ce qu’il y a de remarquable dans cet ouvrage foisonnant, Luis Martínez Andrade émet néanmoins quelques réserves lorsqu’il est question du métissage fondateur, dans la mesure où en Amérique latine, le métissage a été un discours qui organisait l’exclusion des autres, Indiens ou Noirs.

Teoría crítica. Imposible resignarse est un ensemble de 11 essais sur la Théorie critique collectés par Stephan Gandler. Trois essais sont consacrés à Bolivar Echeverría, grand connaisseur de ce courant et plus particulièrement de Walter Benjamin. Le philosophe mexico-équatorien a intégré le modèle saussurien de la langue et du langage à l’analyse de la forme valeur. Il a développé une analyse de l’autonomisation possible de la valeur d’usage, à partir de son étude de la relation valeur d’usage/ valeur d’echange, Trois autres articles sont consacrés à Alfred Schimdt, ses concepts de nature et de fétichisme, et deux autres, à Horkeimer et à une critique du cynisme moderne. Particulièrement intéressante, une dernière analyse propose de ressourcer l’École de Francfort à partir de l’Amérique latine, qui a apporté beaucoup d’utopies concrètes, ou encore renouvelé la conception de la différence entre la politique et le politique avec Bolívar Echeverría .

Desigualdad y clases sociales

Ce traite de sociologie est une critique de l ‘analyse des inégalités sociales élaborée dans le cadre de la sociologie et l’économie. Les modèles sociologiques de Weber, des fonctionnalistes, des marxistes et la vision d’économistes comme Wilfredo Pareto, Simon Kutznes, Arthur Laffer et Thomas Piketty sont passés en revue et critiqués. L’antagonisme social est replacé au centre de la lecture des inégalités dans une perspective marxiste assumée.

Social sciences for others politics. Women theorizing without parachutes

Une anthologie de textes féministes qui partent du désir de rébellion et du principe d’espérance blochien, pour faire des sciences sociales une arme au service des opprimés. Dans une première partie, les auteures revendiquent l’utopie au niveau politique comme au niveau épistémique et proposent, avec Sara Motta, de remplacer la figure du prophète par celle du narrateur, afin de décoloniser la pratique et la critique révolutionnaire ; point de vue que Luis Martínez interroge dans la mesure où cela revient pour lui à oublier le caractère subversif de la dénonciation qui est dévoilement. Intéressant, le concept de subsomption par exclusion, proposé par Cecilia Dinerstein pour designer le refus de subordination des Indigènes. On remarquera également le travail de Raquel Gutierrez, Lucia Linsalata et Mina Lorena Navarro qui interrogent la notion de commun chez Antonio Negri et un concept de multitude qui ne prend pas en considération la multiplicité des relations de coopération produites à partir de marges. Le travail de Francesca Zunino Harper, avec sa notion de NatureCulture, regrettablement, reste piégé dans une vision eurocentriste à la Latour6. La dernière partie du livre attaque les théories des mouvements sociaux actuels, en particulier les analyses de l’état qui oublient que ce dernier est une construction sociale et ne doit donc pas être traité séparément des conflits. Chez Marianne Maeckelbergh, on insiste sur le côté anti-hiérarchique des mouvements sociaux. Quant à Marina Sitrin, à partir de cas comme celui du zapatisme, elle pense les mouvements sociaux comme des sociétés en mouvement et met au centre de l’approche les catégories trop souvent évacuées en Europe d’autonomie et d’horizontalité, catégories qu’un auteur comme John Holloway explore depuis plusieurs années7. Le dernier ouvrage présenté est une étude réalisée par une chercheuse de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École militaire, portant sur la violence révolutionnaire. Femmes en armes itinéraires de femmes combattantes au Pérou (1980-2000) est un essai dans lequel Camille Boutron remet en question le mythe du pacifisme naturel aux femmes. Analysant le parcours de combattantes du Sentier Lumineux et du Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru, elle montre les continuités existant entre violence domestique et violence politique. Y défendant l’idée d’une contradiction entre l’émancipation par les armes et la discipline partisane, l’auteur estime que pour de nombreuses femmes, l’engagement révolutionnaire ne fut pas vécu comme une opposition aux valeurs familiales mais plutôt comme leur mise en pratique. Dans le chapitre consacré aux relations des femmes en prison, elle note la continuité des politiques répressive menés par les gouvernements, de Belaunde (1980-85) à Fujimori (1990-2000) en passant par García (1985-1992). Ils transformèrent la protestation sociale en terrorisme et firent de la prison un espace de re-domestication des corps féminins. Lorsqu’elle aborde les représentations des combattantes, souvent assimilées à des montres asexués ou au contraire à des esclaves sexuelles des dirigeants, Camille Boutron montre que la répression des corps insurgés s’appuie ainsi sur des mécanismes explicités dans la whore narrative. Le dernier chapitre insiste sur la violence régnant dans les campagnes dont étaient issues les militantes, leur engagement n’étant pas seulement une façon d’échapper à cette violence mais aussi de remettre en question de l’ordre patriarcal. Luis Martínez regrette que les angles morts de sa vision amène l’auteure à finir par endosser le point de vue de l’état ; à minimiser sa thanato-politique ( voire les massacres de prisonniers politiques dans les prisons en 1986 et 1992) et à liquider la question du changement social.

Deuxième partie

La deuxième partie est composée de biographies ou ouvrages de révolutionnaires de diverses époques et continents. Le japonais Kotoku  y côtoie  Karl Marx, le péruvien Mariátegui, le brésilien Michael Lowy , le yougoslave Tito, le prêtre  Jean Meslier. Nous reviendrons ici sur ceux des intellectuels cités qui ne sont pas ou peu connus du public français

Lire Jean Meslier. Cure athée révolutionnaire, est un ouvrage où Serge Deruette resitue la démarche critique du curé des Ardennes dans le contexte d’un monde paysan de sensibilité anti-capitaliste. Il rend compte de la dimension politique de son athéisme à la charnière du XVII et  XVIII siècle. Le rejet de la foi de Meslier semblait effectivement motivé par sa conviction que la religion sert toujours la domination des élites, qu’elle est un aveuglement et enchaîne les êtres humains. Son athéisme était celui des pauvres, du peuple, et son matérialisme, bien différent de celui de Descartes,  indissociable d’une volonté de révolution sociale. L’actualité de ce penseur qui annonçait Feurbach  avec sa critique de l’idolâtrie, et Lamenais, avec sa dénonciation de l’exploitation, tient également à sa vision des animaux. Ils étaient pour lui  des créatures égales en droits dont la dignité devait être respectée, une intuition post-anthropocentrique, probablement indissociable de son insertion dans un monde rural  qui n’avait pas complètement coupé ses liens avec un sacré pré-chrétien.

Le livre du Kotoku Shusui, L’imperialisme, le spectre du XX siècle,, publié en 1901, est un exemple de tradition libertaire,  toujours d’actualité en dépit des quelques illusions sur le progrès auxquelles l’auteur ne pouvait pas échapper. Luis Martínez donne ici la place qui lui revient à un auteur qui anticipa la critique de l’ impérialisme d’un  Lenine, d’Hobson ou d’Hilferding. Le révolutionnaire japonais fut d’abord partisan de Nakae Chomin, du Jiyu-To, partageant avec lui l ‘intérêt pour  les  secteurs discriminés de la société japonaise, les burakamin. Nakae Chomin démissionnerait lorsqu’il constaterait que le parti libéral Jiyu-To servait les intérêts du gouvernement.  Marqué par la guerre des Boxers, Shusui Kotoku, évoluerait vers une condamnation de la guerre et l’invocation de la volonté populaire. Il dénoncerait autant l’impérialisme européen ou américain que la politique impériale du Japon et la brutalité de l’armée japonaise avec les Chinois. Dès 1900, il critiqua un impérialisme qui produisait la misère et voyait dans la réforme du marché (interdiction des monopoles) et l’établissement d’une société socialiste la seule façon de défendre les intérêts des travailleurs.  Visionnaire, avant la boucherie de 14/18,  il incrimina le patriotisme, stratégie de domination de classe et socle du militarisme,  prônant une éthique d’amour universel.  Sa critique des empires, fondés à son sens sur le vol et le massacre, inclut celle de l’impérialisme américain ( en 1898,  les USA contrôlaient Cuba et Puerto Rico). Sa sensibilité au militarisme lui fit pressentir l’ère des totalitarismes qui s’approchait.  Il était persuadé que seule  l’éclosion d’une conscience planétaire pourrait y faire obstacle.

 Michael Lowy. Marxismo  y crítica de la modernidad de Fabio Mascaro Querido présente l’œuvre d’un des penseurs les plus importants en Amérique latine, estime Luis Martínez.   Cette rubrique est particulièrement intéressante, car Lowy  est une figure représentative d’intellectuel marxiste  anticolonial. En effet, ce militant luxembourgiste des années cinquante, qui fit une thèse en France sous la direction de Lucien Goldman,  est à la fois un exégète marxiste pointu, un érudit formé à la culture de la Mittel Europa de ses parents, et un sud-américain attaché à la lutte contre les diverses formes d’impérialisme. Il a vécu en France à partir de 1964, date du coup d’État  au Brésil mais est toujours resté connecté à la réalité de son continent. Dans son œuvre « indisciplinée », histoire des idées, sociologie de la culture ou écologie politique sont  les perspectives, parmi d’autres, à partir desquelles il  développe un marxisme hétérodoxe et anti-eurocentrique. L’influence du guevarisme, de la pensée de Mariategui,  de la théologie de la libération est patente dans son œuvre. Critique d’une civilisation moderne dont il  assume l ‘héritage libertaire, il part de la situation des opprimés en lutte pour leur dignité. Opposé à toute  forme de dogmatisme, il a contribué à la compréhension d’un Walter Benjamin dont il partage la vision de l’histoire humaine.   Au delà d’une philosophie de l’histoire orthodoxe, Lowy récupéra le potentiel révolutionnaire radical de la pensée benjaminienne, trop souvent  édulcoré dans les analyses actuelles.

Nous retiendrons légalement la figure d’un marxiste hétérodoxe, José Carlos Mariategui, fondateur du parti communiste péruvien, dont l’aura est remarquable dans toute l’Amérique latine. In the red corner. The marxism of Jose Maria Mariategui de Mike González, publié en 2019, est une réflexion portant sur la vie et l’œuvre de l’intellectuel, présenté comme un penseur majeur de la révolution. Mais ce travail est aussi l’occasion d’un questionnement sur notre époque. Mariátegui y apparaît comme quelqu’un dont la pensée est toujours actuelle, car elle permet d ‘imaginer l’articulation de mouvements sociaux très divers avec la lutte révolutionnaire.  En effet, le fondateur du parti communiste péruvien a su penser la question indienne et celle de la classe à une époque où une telle performance était inconcevable pour la plupart des marxistes. Les sept essais interprétation sur la réalité péruvienne, sont d’une hétérodoxie absolue. Comme l’était l’importance accordée par l’auteur au lien entre « mythe » et front unique. Pour le penseur péruvien, la religiosité populaire, et les alliances politiques nourrissaient le processus d’émancipation. Ces questions agitent à nouveau le monde, sous d’autres formes, et revenir à Mariategui peut nous aider à lutter contre le fascisme montant.

Troisiéme partie

Intitulée Amérique latine, elle se compose de six articles qui abordent le thème du racisme, de la bio-colonialité du pouvoir, de la forme autonome des résistances en Amérique latine, du mythe du métissage, de la thanatopolitique et la citoyenneté indigène.

Direito ambiental, luta social e ecosocialismo de Joao Alfredo Telles Melo propose des pistes pour construire une société éco-sociale.  Partant d’une présentation de questions concrètes comme les luttes pour l’environnement du Ceara, de la politique extractiviste du Brésil, et du green whashing en général,  l’auteur incrimine les discours « verts » qui  s’accommodent de l’idéologie du développement,  de  l’extension de la monoculture et de la déforestation. Le professeur de droit environnemental analyse un droit brésilien trop lié au respect de la propriété privée pour ne pas faire obstacle aux changements sociaux pourtant indispensables: entre autres, une reforme agraire  ans laquelle les questions hydriques( voir le problème du transfert des eaux du Sao Francisco ) ne peuvent avoir de réponse.  D’où sa critique d’un état brésilien qui, avec Lula, comme avec Bolsonaro,  a pactisé avec le lobby de l’agro-business. Cet homme, qui a été engagé auprès des Sans Terre, de Chico Mendes, et des mouvements de paysans pauvres, défend une vision de la citoyenneté autre, inspirée de celle d’Hanna Arendt  :   le droit d’avoir des droits, et il prône un dépassement de l’opposition nature/culture qui ne sera possible qu’avec une politique résolument eco-socialiste.

Ciudadanias en resistencia du Colombien Oscar Useche est un ouvrage qui pose un regard nouveau sur les mouvements sociaux en Amérique latine. Il y est question des luttes axés sur la défense du territoire, et du corps, mouvements dans lesquels la présence des femmes et la non violence sont essentiels. Digne héritier de Fals Borda et son Sentirpensar, il revisite l’idée de conflit au delà du paradigme moderne de Hobbes : la séparation entre état et société civile n’a de valeur qu’à l’intérieur d’une histoire précise, occidentale et moderne. Il vise la construction d’une micro-politique des événements, dépassant la contradiction pensée/conflit, basée sur la philosophie de la différence de Deleuze autant que sur l’épistémologie féministe de Dona Harraway ou l’Investigation Action participative de Fals Borda. S’inspirant de Spinoza et de son concept de puissance autant que de l’anarchisme d’un Thoreau ou Tolstoi, l’auteur fait de la désobéissance civile un impératif aussi éthique que politique. Chez lui l’événement devient ce qui crée une brèche dans le continuum de la domination, lorsqu’apparaissent les exclus . Dans cette perspective, l’amour occupe une place essentielle, ainsi que les penseurs de la non violence, ce qui ne l’amène pas pour autant à faire de cette dernière un invariant intemporel. Et Luis Martínez, judicieusement, introduit la notion d’amour efficace d’un prêtre guerrillero comme Camilo Torres Restrepo, Colombien lui aussi et ami du sociologue Orlando Fals Borda : l’amour de l’autre, du pauvre, suppose la destruction des conditions de la misère. Dans ce livre qui offre un panorama mondial des résistances , et qui articule intimement dimensions globales et locales, la notion de dignité devient une catégorie politique.

Indios, negros y otros indeseables. Capitalismo, racismo y exclusion en America latina y el Caribe.

Revenir sur le passé colonial pour comprendre le présent de la nation néo-libérale est le propos de Gómez Nadal dans ce livre où il fait de l’exclusion raciale le socle d’un méga-projet politique et économique moderne. Recourant aux catégories de pensée du courant décolonial, l’auteur aborde l’exclusion des autochtones et des afrodescendants en Abya Yala, et analyse la logique de destruction du capitalisme. Il identifie trois modalités d’exclusion des populations : leur transformation en victimes, qui les infériorise ; leur intégration forcée par le biais de la propriété privée ; et la criminalisation. Explicitant les divers mécanismes de la domination, Gómez Nadal insiste sur la longue tradition de résistance depuis la colonisation. Il voit dans la montée en puissance et la maturation des mouvements indigènes l’importance de l’autonomie et la généralisation des luttes du Sud global le signe d’une transformation possible dans le futur.

Luis Martínez a choisi de nous présenter deux livres portant sur le Mexique mais qui abordent des problèmes dépassant le cas de ce seul pays. Historias secretas del racismo en México( 1920. 1950) rend compte des différentes formes d’expression du racisme dans le premier XX siècle mexicain après la révolution. C’est le moment où se construit la nation moderne mexicaine. Pour les élites, cette construction est problématique étant donné la nature du peuple et plus particulièrement des Indiens : ils sont vus comme des sujets dégénérés, qu’il faut transformer grâce à la science venue d’Europe et des États-Unis, pour en faire des citoyens à part entière. D’où l’importance d’un métissage conçu comme blanchiment, amélioration de la population( souvent présentée comme « race ») et de l’eugénisme, qui donnera une caution scientifique à cette volonté de régénérer le peuple. Au delà du rôle de la criminologie, de la biologie européennes, on notera celui de l’anthropologie mexicaine pour la formation de cet homme nouveau (anthropologie elle-même regroupée à ses débuts avec l’archéologie dans un même institut, belle métaphore de la conception dualiste du temps que la discipline naissante contribuera à renforcer. Vision qui sépare les peuples entre modernes et primitifs, et permet le glissement de l’antithèse actuel/ passé versus moderne/archaïque. Ajoutons pour les lectrices qui ne connaîtraient pas l’histoire de la période en Amérique latine que le blanchiment, l’eugénisme, l’indigénisme dans sa version intégratrice et l’obsession de la dégénérescence ont été au cœur des programmes de tous les gouvernements du continent au début du XX siècle. Le racisme était donc axial dans la conduite des états-nations américains.

México en movimientos est un répertoire des différentes formes de mobilisation dans les états de Oaxaca, du Guerrero, Michoacán, Puebla, Veracruz, Chiapas, Chihuahua, Jalisco, Aguascalientes, Baja California et la ville de México, dans le monde rural comme dans les villes. Il y est question du recours au droit autant que de l’enracinement communautaire de nombreuses luttes locales. Abordant la violence systémique de l’état mexicain, sa thanato-politique et les résistances et protestations qu’elle entraîne, analysant le processus de politisation des identités, désignant les divers collectifs qui se forment, l’ouvrage accorde une importance particulière aux mouvements des communautés paysannes et indigènes organisées autour de la défense du territoire. En cela, ils rejoignent les luttes qui ont lieu en Colombie, en Équateur, en Bolivie, ou au Chili et en Argentine, autour de la même question. Dans cet ouvrage, la critique de la démocratie institutionnelle, du discours de transition vers la démocratie, l’interrogation sur le contenu du terme démocratie passe aussi par une étude de la relation entre les institutions d’état et les mouvements sociaux. Passant en revue les usages militant de la communication qui concurrencent ceux des médias traditionnels, insistant sur un imaginaire de rupture qui caractérise autant un certain féminisme que le mouvement zapatiste, l ‘auteur montre l’émergence de nouvelles formes de militantisme. Elles sont marquées par un fort individualisme autant que par l’ existence de réseaux de solidarité très actifs, avec une bonne articulation local/global. Luis Martinez considère que nous avons là un livre qui atteint son but : construire une sociologie publique des mouvements sociaux.

Violencias encubiertas en Bolivia. Silvia Rivera Cusicanqui, dans ce beau livre, nous offre une histoire de la Bolivie récente prennant en compte le caractère colonial d’une domination qui se maintient bien après les indépendances, du XIX siècle jusqu’à nos jours. C’est de ce colonialisme interne, compris par l’auteure comme un habitus, et analysé grâce à l’apport d’auteurs comme Frantz Fanon, Pablo González Casanova, Alberto Flores Galindo ou Rene Zavaleta, qu’il est question . A partir d’une perspective féministe, la Bolivienne étudie la patriarcalisation du système de genre avec la colonisation et la logique du monde andin.. Elle oppose la temporalité linéaire de la modernité à celle de la cosmogonie andine. La flèche du temps moderne, et le Pachakuti, cette catastrophe que fut la Conquête dans l’Univers aymara et quechua . Ces deux temporalités s’affrontent dans l’histoire et s’expriment dans les révolutions et les résistances, de la période coloniale à nos jours : insurrections comme celle de Julián Apaza Tupac Katari au XVIIIe siècle, résistances des fédérations ouvrières ou féministes du XX siècle, katarisme des années 80. Chaque période est pour elle l’occasion d’identifier les possibles ruptures dans le continuum de la domination. Elle montre les frottements entre la démocratie libérale et l’ayllu, cette structure basique de la communauté andine, qui n’est pas seulement un mode de propriété de la terre d’organisation mais aussi une cosmogonie basée sur la relationalité. Elle décortique la rationalité de l’état moderne, à l’œuvre depuis des siècles, dans les lois boliviennes sur la citoyenneté, dans les mécanismes de dépouillement des terres ( la loi de Exvinculación), qui a organisé l’exclusion des indigènes de l’espace public. L ‘illusion du métissage est dénoncée comme un des mécanismes de la domination, comme une construction idéologique au service d’une hiérarchie culturelle et raciale. Il est intéressant de voir que vingt ans après Fausto Reinaga son compatriote, Silvia Rivera dénonçait avec la même passion un métissage déshumanisant qui n’était en réalité qu’un blanchiment La communauté andine est présentée avec une attention particulière car elle s’avère plus démocratique que le modèle occidental plaqué de façon mécanique sur le pays vivant. La structure parentale, la panaka, système de parenté indigène bi-lateral et bi-lineaire, où le pouvoir était transmis de père en fils et de mère en fille, faisait plus place aux femmes que celui qui se mettrait en place en Europe avec la modernité. On remarquera d’ailleurs au passage que le monde andin a été le plus ouvert de toute l’Amérique précolombienne, que l’homosexualité et la transsexualité y étaient acceptées et la position des femmes plus enviable qu’en Europe ou en Amérique à la même époque.

Ciudadanía indígena est la thèse de doctorat n droit de Pedro Garzón López, membre de la communauté indigène de San Miguel de Maninaltepec, dans la sierra norte de Oaxaca. Ce livre est une réflexion d’ampleur sur le multiculturalisme, la communalité et la décolonisation. Il représente une avancée pour l’évolution du pluralisme juridique. Partant des limites des politiques de reconnaissance ( Charles Taylor) , et des concepts de citoyenneté multiculturelle ou différenciée ( Iris Marion Young), il insiste sur le besoin d’un changement social profond, au delà de la simple inclusion formelle de ceux qui ont été exclus jusque là. Distinguant interculturalisme et multiculturalisme ou pluralisme culturel, il prône la construction par les peuples autochtones d’une connaissance autre, à partir de la différence coloniale, une grammaire de la décolonisation qui n’ idéalise pas les peuples indigènes, ne les coupe pas du monde mais les place dans une situation de dialogue. Passant en revue l’idée de citoyenneté depuis Aristote, il relève le caractère paradoxal d’une modernité qui n’arrive pas à concilier universalisme éthique et particularisme politique. Il aborde le concept d’ autodétermination avec circonspection car il ne lui semble pas possible de le faire fonctionner de la même façon pour les minorités nationales européennes, par exemple, et pour les autochtones, étant donné la particularité néo-coloniale de l’exclusion vécue par les indigènes. Il identifie dans ce concept un contenu paternaliste et assimilationniste, manifeste dans les traités internationaux qu’il passe en revue. Pour lui, il ne saurait y avoir de véritable autodétermination sans pluralisme juridique, d’où l’usage original du droit qu’il propose, un droit qui ne se fonde pas sur des droits à priori, mais à posteriori, partant des luttes, et s’enracinant dans la communalité. Une communalité différente de ce qui existe dans la société occidentale mais différente aussi de ce qu’en ont fait les gouvernements progressistes d’Équateur ou de Bolivie avec leur détournement de concepts comme le Buen Vivir.

Quatrième partie

La dernière partie de ce livre aborde le problème passionnant du rapport entre religion et changement social. Elle remet en question l’idée reçue en vertu de laquelle la progression de la sécularisation serait un progrès en soi pour l’émancipation humaine, et le détachement de la foi, une avancée vers plus de liberté. L’histoire de l’anarchisme démontre que ses liens avec le religieux sont bien plus complexes qu’on ne pourrait le penser, et l’existence de mouvements comme la théologie de la libération, ou de révolutions ou insurrections portées par un idéal de justice chrétien met à mal les banalités généralement acceptées sur la question.

Dios en el nuevo mundo : una historia religiosa de America latina est un livre dans lequel John Lynch se penche sur les relations entre les valeurs de justice et de paix, la religion « populaire » ou encore sur le rôle des réductions jésuites, de la Conquête à nos jours. L’auteur insiste sur l’influence du franciscanisme des premiers missionnaires dans ce qui deviendrait l’Empire des Indes, influence qu’on retrouverait beaucoup plus tard dans des mouvements utopiques au Mexique, en Argentine, ou au Brésil. Étudiant l ‘histoire de l’Église américaine, et ses relations avec le pouvoir politique, l’auteur remarque qu’elle perdrait de son pouvoir au XVIII siècle avec les Bourbons, et au XIX, après les indépendances devrait affronter la sécularisation des nouveaux États ainsi qu’une romanisation obligatoire. Il montre qu’au XX siècle, les relations de l’État et de l’Église s’amélioreraient avec la lutte contre un inconnu commun : le socialisme Il insiste également sur les diverses attitudes adoptées par le clergé pendant la phase des dictatures : certains appuyèrent le régime, d’autres furent circonspects et d’autres encore s’opposeraient à la violence étatique, en particulier au Brésil. L’auteur accorde une importance égale aux périodes coloniales et contemporaine, et souligne l’importance de phénomène comme la théologie de la libération .

Tratado para radicales : manual para revolucionarios pragmáticos s’adresse à « ceux qui veulent changer le monde. Machiavel a écrit Le Prince pour expliquer aux riches comment conserver le pouvoir, moi, j’ai écrit ce traité pour expliquer aux pauvres comment le leur dérober ». Saul Salinsky ébauche une éthique de l’émancipation et s’intéresse au rôle de l’organisateur, ou agitateur, pendant les moments d’insurrection, renvoyant à diverses figures de la tradition judéo-chretienne comme Moises ou Paul de Tarse.

A gloria do ateismo est une réflexion magnifique sur la matière et l’inanité dune connaissance en soi, qui ne soit portée par l’intérêt d’un sujet vivant. Le théologien Lucío Alvaro Marques développe une pensée qui nous renvoie à Latour critiquant dans face à Gaĩa, la formation de l’idée de matière en Occident, ou à Ricoeur et à sa conception des rapports entre herméneutique et sciences sociales.

Ils ont rêvé d’un autre monde : 500 français partent pour le Brésil fonder un nouvel Eden Iront-ils au bout de leur utopie ? est un ouvrage portant sur les émigrés européens qui tentèrent de fonder des « utopies fédératives » dans l’état de Santa Catarina entre 1840 et 1848. Le travail de Laurent Vidal retient notre attention car il rend compte de continuités entre l’esprit de XVI siècle, la volonté d’une partie du clergé colonial de fonder une nouvelle Église, voire une nouvelle communauté chrétienne et, trois siècles plus tard, le désir des Fouriéristes qui émigrèrent alors de fonder un nouvel Eden. Les ouvriers et artisans français s’inscrivirent dans le mythe d’un paradis américain, mythe qui ne résista pas à la réalité et aux dissensions entre deux types d’utopies : un idéal missionnaire, bâti sur les principes d’un despotisme illustré (Benoit Mure) et un idéal de fraternité égalitaire dans le cadre d’une démocratie ouvrière (Joseph Jamain, et Michel-Marie Derrion). Les communautés en question, au delà des dissensions dont elles souffrirent, étaient de fait des colonies, établies dans le cadre de négociations avec l’empereur du Brésil, qui veilla à favoriser une émigration qualifiée, et à créer la méfiance entre les migrants en leur accordant des types de contrats différent..

Cuando los anarquistas citaban la Biblia : entre mesianismo y propaganda, coordonné par Joél Delhom et Daniel Attala, aborde l ‘influence du discours la Bible sur la pensée anarchiste mais aussi sur sa pratique. Le désir de justice sociale qui animait les hérésies religieuses européennes du XV et XVI siècle, l’idéal de sobriété et de spiritualité, ont pu être un pont entre le christianisme et l’anarchisme. Le livre, parfois, parfois rappelle la vieille thèse de Gerald Brenan, lorsqu’il faisait de l’anarchisme espagnol l’hérésie qui n’avait pas pu prendre en Espagne du fait de la Contre Reforme. Passant en revue certaines figures de l’anarchisme argentin, chilien, paraguayen, cubain, ou mexicain, les auteurs analysent l’influence de théologiens européens comme Lamenais, de révolutionnaires au discours prophétique comme Flora Tristan ou Louise Michel, d’anarchistes chrétiens comme Malato, ou de mystiques tel Léon Tolstoi. Dénonciation du capitalisme et de l’exploitation de l’ homme (Lamenais), justification de la violence apocalyptique (Esquiros), mission prophétique, force de la figure d’un Jésus révolté et rédempteur, ont inspiré indéniablement l’anarchisme hispano-américain. Et les anarchistes parfois, au lieu de critiquer la foi, se sont appuyés sur elle, comme ceux de Cuba au début du XX siècle

Le travail de Luis Martínez donne à penser, il sera particulièrement utile à celles et Ceux qui s’intéressent à la pensée critique en Amérique latine. Il est regrettable que des penseurs de l’envergure de Bolivar EcheverrÍa ou José Carlos Mariategui soient si peu connus en France. Il est également dommage qu’une réflexion menée à partir d’une tradition culturelle autre, celle du monde andin que réalise Silvia Rivera Cusicanqui ne se soit pas plus diffusée. Cet ouvrage dont le titre renvoie au livre fondateur coordonné par Santiago Castro Gómez et Eduardo Mendieta, interpellera celles et ceux qui essaient de penser autrement la transformation sociale et d’imaginer une solution transmoderne aux problèmes de la modernité.

1Lazzarotti Olivier. Milton Santos, La nature de l’espace. Technique et temps, raison et émotion. In: Annales de Géographie, t. 107, n°604, 1998. pp. 652-653.

https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1998_num_107_604_20883_t1_0652_0000_1

2Voir le site http://www.bolivare.unam.mx/

3Fernando Coronil.«Naturaleza del poscolonialismo: del eurocentrismo al globocentrismo». Dans La colonialidad del saber: eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas, sous la direction de Edgardo Lander : 54. Buenos Aires : Sur-Sur.2000.

http://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/sur-sur/20100708044815/6_coronil.pdf

4Arturo Escobar. Sentirpenser avec la terre. Paris. Éditions du Seuil. 2018.

5http://www.libreriasdelsur.gob.ve/wp-content/uploads/2020/04/Tripa-VUELTA-DE-SIGLO2.pdf

6Les travaux des théologiens de la libération mais aussi de critiques du développement et de l’ontologie moderne comme Arturo Escobar ne sont pas pris en compte par l’universitaire.

7https://journals.openedition.org/variations/505

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.