Science et idéologie. 2.

Science et idéologie. 2.

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Revenant sur les d’extraits d’appels lancés contre les »idéologues » décoloniaux et autres, nous abordons la notion d’idéologie à partir d’un angle de vue décentré, celui du philosophe Paul Ricoeur, qui sera développé dans les prochains posts.

1)Extrait de l’appel publié sur L’Observatoire du Décolonialisme

Les auteurs écrivent, à propos de ceux qu’ils identifient comme les chantres du « décolonialisme ».

« Les idéologues qui y sont à l’œuvre entendent « déconstruire » l’ensemble des savoirs. Il ne s’agit pas pour eux d’exercer librement les droits de la pensée savante sur ses objets et ses méthodes, mais de mener la critique des savoirs dans un esprit de relativisme extrême, discréditant la notion même de vérité. Tout savoir est exclusivement réduit à des enjeux de pouvoir, et les sciences sont systématiquement dénoncées du fait des dominations de race, de culture, de genre, qui seraient à leur fondement.Militantisme et « déconstruction » se conjuguent ainsi pour limiter l’exercice de la rationalité critique et le débat scientifique argumenté. » ou encore « Nos sociétés, « assimilées à l’Occident aux dépens de toute approche géographique et historique rigoureuse, sont condamnées comme coloniales et patriarcales et comme lieux où sévit un ‘racisme systémique’, dans des discours confondant science et propagande ».

Extrait de l’appel de 80 intellectuels : « La stratégie des militants combattants « décoloniaux » et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d’islamophobie. D’où leur refus fréquent de tout débat contradictoire, et même sa diabolisation »

Et si on prenait un peu d’air ?

Ces textes sont particulièrement problématiques : ils se présentent comme la défense du travail universitaire, de la science et de la vérité, menacés par l’invasion de pseudo savoirs, une opposition manichéenne science/ idéologie structurant le texte. D’où l’invocation répétitive de l’idée de propagande, relativisme, idéologies. Neutralité scientifique versus engagement militant.

Le problème, c’est que dans cette attaque, menée au nom d ‘un savoir neutre, le terme idéologie n’est pas employé de façon scientifique mais politique. Le but ici est de disqualifier les personnes accusées et de contester leur légitimité au sein de l’université.

Le terme d’idéologie a une forte polysémie, mais toutes les définitions portent sur le rôle des représentations et des idées d’un groupe social donné. Pendant assez longtemps, jusqu’au dernier quart du XX siècle, en politique justement, le terme était employé avec deux valeurs : l’idéologie, à gauche, était vue comme une fausse conscience des classes dominantes; à droite, elle était pensée comme un ensemble d’idées fausses, non fondées scientifiquement, un savoir partisan. Remarquons cependant qu’une troisième valeur circulait, positive, elle, celle d’un corpus d’idées partagé par un groupe.

Après la chute du bloc soviétique, la première acception du terme s’est peu à peu effacée, comme si la fin du monde socialiste avait sapé sa base. Et la conception de l’idéologie qui s’est alors répandue renvoyait à la représentation d’un corps d’idées archaïques dont l’histoire avait démontré la fausseté. Et on a vu décliner la vision de l’idéologie comme corpus d’idées.

Dans les propos des universitaires cités plus haut, nous trouvons un écho de ce phénomène, avec un changement néanmoins : la cible de la critique n’est plus comme dans les années 90, la pensée critique de gauche fondée sur la théorie des classes ; ce sont désormais les études de genre ou postcoloniales, décoloniales, dont les tenants ou sympathisants sont présentés comme des « idéologues ».

Il y a par ailleurs dans ces textes tout une dialectique du dedans/dehors, assez inquiétante. l’Université apparaissant comme un milieu qui doit être préservé de la contagion militante venant du l’extérieur , et se trouvant malheureusement infiltrée grâce aux « relais ». Un complexe de la forteresse .

Et si c’était un peu plus complexe la question de l’idéologie, un peu moins antithétique ?

Dans un article de 1975, Paul Ricoeur regrettait qu’on ne « ne soumet(te) même plus à l’examen l’idée devenue toute naturelle que l’idéologie est une représentation fausse, dont la fonction est de dissimuler l’appartenance des individus, professée par un individu « . ( Science et idéologie)

Ces propos étaient tenus à une époque où la vision de gauche de l’idéologie comme fausse conscience liée à la classe dominante l’emportait. Mais on pourrait les appliquer à la définition de l’idéologie comme savoir partisan qui s’exprime dans les extraits cités plus haut.

Dans Science et idéologie, Ricoeur proposait de desserrer le lien entre idéologie et soupçon, et refusait de considérer l’idéologie comme un phénomène négatif ; de la voir uniquement comme un effet de domination. Rappelons à ce sujet qu’un historique du néologisme montre qu’ entre 1796, moment où il il a été forgé par Destutt de Tracy, et 1845, lorsque Marx l’internationalise en lui donnant la valeur de fausse conscience, le terme, qui signifiait jusque là science générale des idées, a acquis une valeur négative.

Pour le philosophe français, comprendre le phénomène idéologique, rendait nécessaire une interrogation sur le statut épistémologique de la théorie des idéologies. Car l’idéologie c’est toujours celle de l’autre, remarquait-il, l’autre qui ne sait pas alors que nous, on sait. Or une telle position surplombante présupposait un point de vue à partir duquel il était possible de s’arracher « à la condition idéologique d’une connaissance engagée dans la praxis « . Le pendant de cette prétention étant l’affirmation que le lieu échappant à la condition idéologique était scientifique. D’où la nécessité de revenir sur la définition que l’on donne de la science « dans les matières pratiques et politiques ». Et donc sur la notion de sciences sociales, celle qui nous intéresse dans le cadre des attaques actuelles

Nous aborderons dans les prochains posts l’historique de la notion d’idéologie ( en particulier sur l’empreinte toujours vive de Napoléon, le premier à faire de l’ idéologie un élément perturbateur ) et pour finir l’article de Ricoeur

Mais auparavant, une coda avec cet extrait de l’article de Pierre Macherey, sujet du prochain post, où il commente la réflexion sur l’idéologie de Karl Mannheim

« Dans la présentation historique qu’il donne du concept d’idéologie, Mannheim insiste, comme nous le venons de le faire, sur le rôle joué par Napoléon, qui, par son initiative propre, a fait entrer le mot idéologie dans le langage courant, dans cette opération de « falsification » de l’idéologie, et par son intermédiaire de l’entreprise même de la connaissance, qui précède et prépare sa reprise ultérieure par Marx. Sa thèse est que, pour que la connaissance soit ainsi destituée, sur un plan général, de son rapport positif à la vérité, il a fallu l’intervention d’un politique, qui a conduit à l’aborder d’un point de vue, non plus théorique, mais pratique. Mannheim soutient en conséquence que le mot idéologie a pris sa signification moderne, qu’il conserve encore en gros aujourd’hui, du moment ou les politiques se sont emparés du problème de la vérité, qui a alors cessé d’être l’apanage des savants, et a perdu sa dimension « scolastique » (…)

«  l’idéologie, c’est la pensée en tant qu’elle se présente comme pensée de l’autre, que cet autre soit l’adversaire que combat tout individu engagé politiquement, qu’il soit l’autre groupe contre lequel un groupe donné définit et défend ses options propres, ou qu’il soit l’autre au sens plus général de l’altérité que la société inclut dans sa constitution, ce qui interdit de la considérer comme une totalité existant sous une forme homogène, et en conséquence disposant d’emblée à la manière d’une donnée première non susceptible d’être remise en cause de son identité à soi. D’où cette leçon : pour qu’il y ait idéologie, il faut qu’il y ait de l’autre, qu’existe un monde social dans lequel il puisse y avoir de l’autre et une représentation de l’autre en tant que tel, c’est-à-dire que soit reconnu un principe d’altérité qui, venu ou non de l’extérieur, traverse et travaille l’ordre de la pensée, en défait la cohérence et l’unité apparentes, et y introduit ainsi un nouveau point de vue qui est celui de la négativité ».(Pierre Macherey, « Idéologie : le mot, l’idée, la chose », Methodos [En ligne], 8 | 2008.)

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