Pour une politique de la race. 3.

Pour une politique de la race. 3.

PDFImprimer

Aujourd’hui, à la lumière des travaux effectués par les historien-ne-s, le découpage temporel établi par Quijano peut être nuancé. Des historiens   des anthropologues, en Europe, aux USA et en Amérique latine,  établissent des chronologies  différentes ou reviennent sur les histoires du terme race, du concept, et des pratiques qui présupposent la race. Mais l’hypothèse de Quijano touche juste cependant : pendant la colonisation, il semble que se soit mis en place quelque chose d’inédit et ce, pour des raisons qui ne tiennent pas exclusivement au déploiement de la violence ou au caractère génocidaire souvent relevé pour la Conquête. Ce racisme-là, qu’il n’est pas nécessaire de qualifier de proto-racisme, car cela reviendrait à continuer à  penser dans un cadre explicatif évolutionniste, remet en question les définitions actuelles les plus courantes et, par effet boomerang, bouleverse les certitudes que nous entretenons sur les rapports entre pouvoir et race.

On le sait, le concept de colonialité et celui de race sont indissociables chez Aníbal Quijano. Ce sociologue prolifique avait déjà élaboré une réflexion sur l’œuvre du marxiste hétérodoxe José Carlos Mariátegui, ( très attentif à la situation des autochtones, ces « Indiens », qu’il refusait d’assimiler purement et simplement à des « paysans » comme le voulait la rhétorique marxiste de ces années-là. Quijano s’était intéressé également au cholo, ce métis d’indien acculturé qui s’installe à la ville à partir des années cinquante, celui dont parlait son ami, l’écrivain Jose María Arguedas dans Tous sangs mếlés (Todas las sangres). Et il avait produit une critique de l’hétérogénéité culturelle propre aux sociétés andines .

Colonialidad, Modernidad y racionalidad publié dans Perú Indígena (1992) est le premier texte où Quijano emploie le terme de colonialité du pouvoir. Il émet l’hypothèse que la structure coloniale du pouvoir produisit des différences sociales qui furent ensuite codifiées comme des différences raciales, ethniques, nationales. Des constructions intersubjectives, qui « furent transformées en catégories qui se prétendaient objectives et scientifiques, et dépourvues de toute signification historique. Elles devenaient des phénomènes naturels apparemment étrangers à l’histoire du pouvoir »3.

Dans le premier article, le racisme est présenté comme un phénomène de naturalisation de différences sociales. Des relations domination donneraient lieu à des constructions subjectives, ultérieurement transformées en catégories à prétention scientifique.

Plusieurs remarques s’imposent. D’abord, le flou de la chronologie. En effet, si le phénomène évoqué, l’émergence de catégorie raciales et de pratiques racistes s’appuyant sur ces dernières, est indéniablement une caractéristique de l’histoire coloniale américaine, la chronologie de cette émergence, à en croire  l’historien colombien Max Hering Torres, empêche de parler de racisme avant la fin du XVII siècle, au mieux. Quant à l’émergence  de ces catégories raciales prétendument scientifiques, on peut  la situer, au mieux lors du dernier siècle de la colonisation, avec   la naissance des sciences naturelles, le développement des théories du climat et les nouvelles formulations de la vieille théorie du tempérament ;  ou encore, plus vraisemblablement au XIX siècle, avec l’apparition de la biologie et des sciences sociales.

à suivre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.