Pour une politique de la race.2.

Pour une politique de la race.2.

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Pour les penseurs décoloniaux et les penseuses décoloniales, l’invention de la race est indissociable de l’apparition du système monde-moderne-colonial. Le racisme est la naturalisation de relations de domination et d’exploitation.

Race et colonialité du pouvoir

La question de la race est un sujet qui divise. En Europe, et en France en particulier, le traumatisme lié à l’expérience du régime racial nazi fait qu’après guerre le terme même de race fut banni du vocabulaire. Aujourd’hui encore, un homme politique français comme François Hollande, au nom de l’inexistence des races, et de la lutte contre le fléau raciste, alla jusque à proposer de faire disparaître le terme de la constitution ,ce qui fut l’occasion d’un vaste débat auquel participèrent historiens et juristes.

Mais faire disparaître le mot serait donc équivalent à en finir avec le phénomène ?

On peut craindre le contraire. On peut craindre également que la répulsion, compréhensible, provoquée par le mot race n’entrave la compréhension du phénomène socio-politique qu’est le racisme, de son émergence, ses permanences, et de la multiplicité de ses formes.

En Amérique latine,  les intellectuels qui ont participé au MC, Quijano et Mignolo les premiers, se sont intéressés à cette émergence. Ils ont proposé une généalogie des catégories raciales et de leurs usages politiques qui remettait en cause  les approches qui faisaient autorité.

Aníbal Quijano, dans les années 90, a insisté sur la différence entre le type de hiérarchisation qui se met en place avec la colonisation de l’Amérique et les formes de xénophobie, de classement des populations et d’infériorisation observables antérieurement dans l’histoire humaine, par exemple dans le cadre des empires territoriaux islamiques, romains ou chinois. Il remarqua alors que la discrimination ethnique avait existé dans tous les colonialismes, à toutes les époques, mais que le racisme surgirait seulement avec la modernité, en Abya Yala.

Dans « Raza, etnia, y poder en Mariategui, cuestiones abiertas » (1992), il voit la race comme un dispositif qui se met en place après la Conquête de l’« Amérique latine ». Celui-ci permet de fixer la position occupée par l’ego européen et les non-Européen-ne-s. L’idée de Quijano est que la race constitue la première catégorie moderne, car elle permet de classer la population et de faire passer ce processus de différentiation et de subordination pour un processus naturel. Le racisme serait à l’oeuvre lorsque des qualités relevant d’un processus soit-disant « naturel » sont attribués par le groupe dominant à un groupe  subalterne. Ce qui revient  à bouleverser la chronologie généralement admise pour le racisme, laquelle en fait un phénomène du XIXe ou du XXe siècle.

Le sociologue péruvien propose un historique de la problématique qui se met en place avec la « Découverte », revenant sur la discussion du XVIe siècle relative à l’âme des « Indien-ne-s ». En d’autres termes, à leur humanité, puisque dans un monde chrétien, l’âme est ce qui fait l’être humain. Discussion qui serait essentielle, affirme-t-il, en ce qui concerne les rapports de l’Europe et du reste du monde. La papauté affirma l’humanité des Indien-ne-s, mais :

À partir de ce moment-là, les rapports intersubjectifs et les pratiques sociales du pouvoir furent marqués par l’idée que les non-Européens avaient une structure biologique différente de celle des Espagnols et surtout qu’ils appartenaient à un type inférieur. D’autre part, on commença à penser que cette inégalité biologique était assortie d’une différence culturelle, et n’avait rien à voir avec le processus historique de la rencontre entre les deux cultures. (Quijano, 1992)

Dans le même article, plus loin, réapparaît le terme « biologique » :

L’idée de race signifie que les différences correspondent à des niveaux de développement biologique différents entre les groupes humains, sur une échelle qui part de l’animal pour arriver à l’humain. (ibid.)

Plus loin, il suggère une comparaison entre la pureté de sang espagnol et le système de la race américain, comparaison plus développée chez Walter Mignolo qui la reliera à sa théorie de l’occidentalisme et à la division du monde des chrétien-ne-s :

L’idéologie de la pureté de sang, apparue sur la péninsule ibérique pendant la guerre contre les Musulmans et les Juifs, est sans doute ce qui s’approche le mieux de ce qui fut codifié comme race lors de la Conquête des sociétés autochtones américaines, ou du nettoyage ethnique pratiqué ensuite dans l’Allemagne nazie, ou encore aujourd’hui dans l’ex-Yougoslavie. La pureté de sang, phénomène qui apparaît dans le contexte de luttes religieuses, est une représentation qui sous-entend que les idées et les pratiques religieuses, comme la culture, se transmettent par le sang. Il se passe exactement la même chose avec l’idée de race après la colonisation des autochtones en Amérique : ce sont des déterminations raciales qui font des Indiens, des Noirs, et des Métis, des êtres d’une culture inférieure, ou incapables d’accéder à une culture supérieure. Et bien, c’est cela la  « race », l’association entre biologie et culture. (Quijano, 1992)

à suivre

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