Recension de Coordonnées épistemológiques pour une esthétique en construction

Recension de Coordonnées épistemológiques pour une esthétique en construction

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María Cristina Ríos Espinosa.

Traduction Claude Bourguignon Rougier

Maria Cristina Ríos Espinosa est spécialiste en esthétique, hérmeneutique et phénoménologie de l’art. Elle est professeur à temps plein du collége d’Art et de Culture de l’Université du Claustro de Sor Juana à México.


Sanchez Medina Mayra et José Ramón Fabelo Corzo (coords.), Coordenadas epistemológicas para una estética en construcción, México, Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, 2020. ISBN (Instituto de Filosofía de la Habana): 978-607-525-676-4 978-959-

384 pages.


Le livre collectif Coordenadas epistemológicas para una estética en construcción [Coordonnées épistémologiques pour une esthétique en construction], coordonné par les chercheurs cubains Mayra Sánchez et José Ramón Fabelo, essaie de trouver de nouvelles orientations pour le concept de l’esthétique. Il vise à l’émanciper de son ancrage épistémique dans un savoir européen continental prétendument universel qui fausse le concept. En effet, il laisse au bord de la route d’autres savoirs et d’autres sensibilités, et les rend invisibles. C’est ce qui se passe par exemple avec l’univers symbolique d’Amérique latine, qui est considéré prémoderne, bien qu’il soit contemporain.

Le concept d’esthétique, depuis sa création sémantique par Baumgarten au XVIIIe siècle, et sa théorisation par Immanuel Kant et les philosophes romantiques allemands, renvoie à une forme d’expérience sensible d’un genre très spécial, une sorte de faculté sensible purifiée de sa corporéité et de sa praxis quotidienne. En fait, une sorte de sensibilité facultative et théorique que Kant a appelé «sujet pur» de la connaissance. On peut voir cela comme le  «je pense » qui accompagne toutes les perceptions [représentations]» de René Descartes, ce qui nous renvoie encore à la pureté ou à la purification des sentiments. Il s’agit au fond d’un type de subjectivité européenne protestante, du produit d’une civilisation triomphante, mais dans le domaine esthétique.

Le concept d’esthétique est né au XVIII siècle, période de grandes convulsions politiques, durant lequel la domination des monarchies absolues européennes fut remise en question, avant la reconstruction politique du XIX siècle.  Ainsi, sa genèse appartient à une époque qui a privilégié les notions de pureté, de bon jugement, de génie, et de dédain pour le monde pratique. Le Nord de l’Europe a privilégié une esthétique liée à un type de sensibilité qui s’enracinait dans une histoire particulière, et dont le fondement ethnique et religieux ne correspondait pas aux modèles de sensibilité latino-américains. De sorte que les notions esthétiques du passé ont rendues invisibles ces formes de sensibilité, jugées primitives, exotiques, prémodernes, in-civilisées et immatures. Mayra Sánchez et José Ramón Fabelo, coordinateurs de ce livre, dans une approche critique et stimulante pour la pensée critique latino-américaine, ont cherché à dégager la notion d’esthétique de sa base épistémologique traditionnelle.  Ils ont réussi à reconstruire le concept depuis une compréhension alternative de la sensibilité et des relations de cette dernière avec le monde. Ainsi, ils ont produit une libération épistémique grâce à une nouvelle construction, désormais détachée de son lieu d’énonciation théorique original, en l’enracinant dans le sentir et la pensée latino-américaine, ce en quoi consiste l’originalité théorique des auteurs de cet ouvrage collectif.

Le livre est divisé en trois parties qui s’articulent ; la première, Una estética en construcción [Une Esthétique en Construction] comprend six articles, lesquels insistent sur la nécessité de rechercher des nouvelles coordonnées épistémologiques autour de l’esthétique. Ils montrent que la notion d’esthétique, dés sa naissance et aujourd’hui encore à l’ère du capitalisme tardif, a besoin d’une révision et d’une déconstruction. En effet, c’est un concept élitiste, colonial et raciste, qui rend invisibles les autres types de sensibilités. Les auteur.e.s critiquent la réduction de la notion d’esthétique à ce qui relève de l’art et du bon goût. Sánchez nous invite donc à revoir un concept d’esthétisation du monde trop souvent associé à l’embellissement et la stylisation.

Le premier article est co-écrit par Alicia Pino et Mayra Sánchez, et s’intitule « Sur la nécessité de coordonnées épistémologiques » ; le second, « La notion d’esthétisation du monde, est une mise à jour de Mayra Sánchez. Le troisième, « Le changement culturel comme coordonnée épistémologique : une réflexion critique sur le contexte culturel de la société », a été écrit par Alicia Pino ; le quatrième, de Norma Pino, porte sur « L’actualité des pratiques symboliques de l’art cubain » ; le cinquième, « La territorialité comme coordonnée épistémologique : problèmes et impacts », est de Alicia Pino et le septième, de José Ramón Fabelo. s’intitule « La colonisation culturelle et la logique de la capitale ».

La deuxième partie de ce livre, intitulée «El arte en el discurso de la estética» [Lart dans le discours de l’esthétique], comporte sept articles écrits par des chercheurs de l’Institut de Philosophie de La Havane, à Cuba, ainsi que des universitaires Master en Esthétique et Art] de l’Université Autonome de Puebla. Le premier article, « Itineraire de l’art entre ouverture et fermeture de la raison occidentale » est de Norma Medero ; « Le concret et le complexe dans l’interprétation de la valeur de l’art », a été écrit José Ramón Fabelo, « La relation entre l’art et la science et son impact sur le statut académique de l’art à l’université » est de Mayra Sánchez ; « L’art et la science et leur relation esthétique » est de Ramón Patiño ; et « Une approche des pratiques artistiques d’Internet émergentes à Cuba » », de Kevin Beovides et Natividad Norma Medero ; le lecteur trouvera également deux contributions de José Ramón Fabelo, « Le carrefour axiologique de la reproductibilité technique de l’art » et « De l’art de Warhol à l’interprétation du Dante ».

Enfin, une troisième partie du livre intitulée Spectacularité et séduction: Regards esthétiques sur la Société Contemporaine], comprend sept articles. « La société du spectacle, Debord 50 ans plus tard » de José Ramón Fabelo ; La reconfiguration du sensible, une question esthétique ou politique », de Mayra Sánchez. « L’expérience contemporaine de la vie », de Gerardo de la Fuente » ; « Spectacle versus information : trois points de vue » d’Alicia Pino ; « Esthétisation à Cuba, un regard rapide sur l’espace sensible des Cubains », de Mayra Sánchez et Gilberto Valdés. « La théâtralité comme condition de la socialité : un regard sur les scènes américaines de José Martí » de Alicia Pino et Mayra Sánchez. Et pour finir « Élargissement du couloir culturel critique non capitaliste à Cuba ».

Je vous confie quelques notes critiques en guise d’apéritif dans mes recommandations de lecture. Pour commencer, j’insisterai sur la contribution d’Alicia Pino et de Mayra Sánchez dans « Sur le besoin de coordonnées épistémologiques ». Elles tentent de démontrer comment, sur le plan cognitif les concepts ont changé de nature, ont été vidés des vérités absolues qu’ils véhiculaient. Ils ne peuvent donc plus être appréhendés à partir de la certitude, comme les simples réceptacles d’une vérité immuable, comme les contenants de tous les problèmes. Les auteures essaient d’expliquer que ces concepts, qui auparavant nous semblaient si vrais, sont devenus de simples axiomes qui packagent du savoir. Mais dans cet article, elle s’emploient précisément à les faire détoner, à dévoiler de façon explosive leur illégitimité, à les reconstruire sur de nouvelles bases épistémiques. Car ces concepts, dans le passé, orientaient dans un certain sens le savoir, ils étaient au service d’un pouvoir hégémonique.

Les auteurs insistent sur la transversalité des savoirs et des disciplines qui aujourd’hui ne sont plus, ou devraient l’être, des disciplines fermées, mais ouvertes. De manière critique, elles nous font voir que les concepts décrivent le monde et ses relations pourtant plongées dans l’histoire comme s’il s’agissait de substances figées dans le temps et statiques. Cela produit une subjectivité particulière, un type de sujet, de groupe, de territoire, de nation et de race qui sont étudiés à partir de ces paradigmes, ce qui finalement, empêche d’apprécier toute la richesse que la vie implique. Par conséquent, depuis le deuxième semestre de 2013, tous nos efforts ont porté sur l’indispensable révision de ces concepts. Le but était de les décentrer de ces regards normatifs et immuables, produits d’un savoir occidental hégémonique, qui ont fonctionné comme des paradigmes de la pensée et de la critique, mais dont les notions scientifiques ou disciplinaires ne servent plus de coordonnées. Les auteurs, citant la critique des discours Michel Foucault, dans Archéologie du savoir et Microphysique du pouvoir démontrent que le fondement caché de ces théories est un savoir localisé, une localisation du savoir.

Dans cette même section de la première partie, le deuxième article, rédigé par Mayra Sánchez «La notion d’Esthétisation du monde, une mise à jour», revient sur le concept d’esthétisation. Comme elle le dit, si l’idée a émergé dans les médias académiques vers la fin du siècle dernier, aujourd’hui, ce concept est souvent défini comme un «rhizome», une coordonnée épistémologique qui permet d’articuler une vision fine de la société contemporaine et de ses complexités. Elle critique un certain usage du concept d’esthétisation, qui en fait un embellissement, parfois une stylisation, une iconisation, un lien ou un signe, avec une multiplicité de significations pas nécessairement interchangeables. Elle remarque que les manières de comprendre le beau à différentes époques et dans différentes cultures a impliqué une correspondance des choses avec des critères historiques de perfection, c’est-à-dire que la beauté était vue comme perfection. Sa critique de cette notion, porte sur le fait que l’on privilégie certains biotypes ou attributs corporels standardisés occidentaux.

Sánchez veut montrer de façon critique qu’en associant l’esthétique à l’artistique, d’autres formes de relations sensibles sont rendues invisibles. Associer l’esthétique exclusivement à l‘art produit de l’exclusion et l’élitisme. En effet, que fait-on alors de la notion d’esthétisation du monde de la vie ? Le concept d’esthétisation est fétichisé s’il ne renvoie plus qu’à ce qui relève de l’art. L’auteur insiste sur le fait que la notion d’esthétique est transversale et doit être liée à d’autres types de disciplines, telles que le social et le politique.

Dans la troisième partie du livre, La nature spectaculaire et la séduction, regards esthétiques sur la société contemporain, l’article « La société du spectacle de Guy Debord : 50 ans après », analyse la manière dont l’image médiatise le monde, le processus d’esthétisation de la vie. Pour le philosophe cubain, l’esthétisation est une notion qui permet de dépasser la conception d’un champ esthétique enfermé dans la sphère de l’art et de la beauté. L’esthétisation est liée au quotidien. Il réfléchit sur les biais à travers lesquels la question de l’image et de l’esthétique acquiert une signification trans-artistique dans le monde contemporain.

Il nous dit que ces changements dans l’image et dans l’esthétique se font dans le cadre d’une logique capitaliste, qui cherche à manipuler, à marchandiser, et bien sûr, à mentir, car on ne cherche pas la vérité mais la maximisation des profits, quelque soit le coût. Mais quel est ce coût nous demandons-nous ? Eh bien d’abord, sans aucun doute, la destruction de la valeur d’usage. Mais Fabelo apporte quelque chose de plus à la critique. Il nous montre que l’esthétisation du monde, dans la logique du capital, facilite les relations de domination. Grace à la conquête des imaginaires sociaux, on envahit les modes de symbolisation des gens et on leur vend une image idéalisée de leur propre réalité, « on les habitue à voir les drames humains les plus profonds comme un jeu esthétique ». Il continue en disant que l’humanité devient le spectacle d’elle-même, et cite Benjamin, lorsque celui ci affirmait que «son auto-aliénation… lui permet(tait) de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique». Fabelo nous renvoie à Guy Debord dans La société du spectacle, un ouvrage inspiré par la phrase lapidaire de Walter Benjamin, le drame humain devient l’objet spectaculaire du plaisir esthétique.

Pour notre critique cubain, l’esthétisation de l’expérience humaine est une colonisation du monde de la vie (Lebenswelt) par les médias. Debord nous dit que dans les années 50, il dirigea le groupe dit « situationniste », d’où est issu le mouvement artistique d’avant-garde du «Situationnisme Français». Il note que l’exploitation capitaliste est esthétisée comme une liberté et que dans le système, chaque être humain est égal devant la loi. À mon avis, l’originalité de la contribution de Fabelo tient à ce qu’ il montre ce qu’il y a derrière cette esthétisation homogénéisante. Il envisage les relations sociales au niveau de leur esthétisation qui les dote d’une symétrie inexistante dans la réalité, ce qui a pour effet de dissimuler les inégalités sociales dans un monde fondé sur la propriété privée. Cela concerne également l’art populaire, les différences ethniques, linguistiques, cultuelles et épistémiques. L’asymétrie ontologique prend une apparence de symétrie, c’est lié à la nature de l’esthétisation, cette phénoménologie de la symétrie. L’auteur montre que l’inégalité sociale est présentée comme une égalité, que l’injustice se cache sous l’apparence d’un ordre juste. Au fond, on touche là à l’essence culturelle du système de la société du spectacle, elle reproduit au niveau de la culture une inégalité présentée esthétiquement comme égalité. L’ontologie du système, c’est l’aliénation économique présentée comme spectacle, en raison de cela, elle est esthétique, au sens de la représentation spectaculaire de ce qui est symétrique mais au fond inégal. Pour Fabelo, le système a colonisé le loisir, il a banalisé l’esprit et là, il donne un autre tour de vis critique, de Marx cette fois ci, car la question aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’exploitation du travail, mais celle des loisirs, de la colonisation des imaginaires et du temps libre des personnes, d’où l’originalité de ces notes critiques.

Dans cette troisième partie du livre, Mayra Sánchez, avec « La reconstructión du sensible, une question sensible ou politique », passe en revue la notion de politique comme quelque chose qui concerne le pouvoir, mais dans la vie quotidienne. Le pouvoir de mobiliser des ressources symboliques afin de consolider dans la société une appropriation des symboles dans le discours visuel et textuel des dirigeants. Notre philosophe critique la manière dont la modernité s’est plongée dans l’art de la manipulation ce qui nous oblige à repenser les termes dans lesquels le politique a été pensé, parce que le politique est quelque chose qui va au-delà du simple exercice du pouvoir et de sa lutte pour le maintenir ou l’atteindre.

Le concept d’art depuis le XIXe siècle est présenté comme un concept de validité universelle, nous dit Sanchez, et ce faisant, il enferme la pensée esthétique et l’idéal artistique dans celui d’une époque particulière, excluant d’autres idéaux et d’autres esthétiques. Il est donc élitiste sur le plan historique et exproprie l’être humain de sa capacité sensible. Les nouvelles études de la politique exigent des concepts qui, dissociés de leurs connaissances initiales, seront porteurs d’une nouvelle forme de relation avec le monde, grâce à l’intersection entre différents domaines de la connaissance

J’invite les lecteurs et lectrices à revoir les contributions intéressantes à la théorie esthétique contemporaine qu’apporte cet ouvrage collectif et j’espère qu’ils l’apprécieront

Dr María Cristina Ríos Espinosa

 

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