Pandémies, famines et guerres : l’architecture du capital

Pandémies, famines et guerres : l’architecture du capital

Humberto Cárdenas Motta

Humberto Cárdenas Motta est un anthropologue et activiste colombien. Il est également poète.

Traduction  Clémence Demay, Sonja Tarby. Relecture : Juliette Deprez.

 

 

Cette construction historique de la pandémie est le produit et la matière (production et consommation) d’une structure sociale qui vise la soumission absolue, totale, des peuples et des corps : peuples et corps qui sont eux mêmes produits par la structure du système-monde capitaliste pour l’extraction de la richesse. Des peuples et des corps soumis au pouvoir absolu de l’état corporatif( fasciste),  aux  interêts des multinationales.

Aujourd’hui encore, cette construction historique produit tous les verrous, tous les dispositifs, pour assurer le cycle de la production et de la consommation (la reproduction du système), en annulant, en réduisant à néant et en tuant la conscience. Un exemple paradigmatique de cette histoire est ce que l’on appelle la « révolution verte » (dans les années 50), systématiquement liée aux politiques du « développement ». La « révolution verte » a appliqué et continue d’appliquer à l’agriculture, à l’industrie pharmaceutique, à l’éducation et à la société, la technologie, la connaissance scientifique et l’organisation militaro-industrielle des entreprises issues des deux premières guerres mondiales : technologie, connaissance scientifique et organisation militaro-industrielle des entreprises faites pour tuer et qui, au nom de la production alimentaire, continuent de tuer. Pour cela, elle a concentré et continue de concentrer la terre dans tous les pays du monde, en détruisant les savoirs traditionnels nécessaires à la production communautaire et agricole des aliments, et en détruisant les graines qui expriment la vision du monde des peuples ; pour mener à bien cette tâche macabre, elle a massivement recours aux produits toxiques et à la connaissance technique utilisés pour la guerre, pour tuer la terre et les fils et filles de la terre ; avec ces produits toxiques, ils ont pollué toute la planète de façon systématique et organisée ; ces produits toxiques se sont accumulés, bio-accumulés et bio-amplifiés dans tous les organismes, en créant une société domestiquée, soumise, réduite à l’esclavage et malade, en déchirant le tissu de nos relations avec la terre lorsqu’ils détruisent notre harmonie naturelle avec les rythmes de l’univers. Nous parlons aujourd’hui de peuples et de corps par lesquels la terre ne transite plus ; de graines qui ne gardent plus dans leur cœur le silence des mots ; de fruits qui dissimulent sous leur apparence comestible une technologie complexe qui tue les peuples et les cœurs en empoisonnant l’esprit que nous partageons avec la nature.

Tout cela a lieu à cause de la pandémie toxique du développement qui assèche notre cœur, tandis que le parfum cancérigène des produits phytosanitaires mine le sens des mots, mine les pratiques agricoles traditionnelles, les relations sociales et les consciences : le succès de chaque marchandise produite par le système-monde capitaliste, c’est la mort de la conscience. C’est ainsi que s’accumule et se concentre la richesse. La mort est le fondement du marché et la terreur garantit son fonctionnement. La pandémie, à l’intérieur de la construction historique qu’est cette société, est l’une de ses marchandises. Les morts des « villa-miseria », les morts des bidonvilles, les morts des favelas, les exilés et les exilées, les femmes battues, les millions d’enfants abandonnés comme des déchets humains dans les rues et les égouts du monde par des sociétés qui se targuent d’être « démocratiques », « tolérantes », « inclusives », « multiculturelles », tous ceux-là devront creuser leur propre tombe car les lois du marché du système-monde capitaliste continuent de tuer, encore et encore.

On promulgue la loi et le droit qui est promulgué par la loi, le droit que stipule la loi, le droit que proclame la loi, que promet la loi, est un droit de mort : la loi est une autre marchandise. Le droit à la santé est une autre marchandise. Le droit à la vie… Ayotzinapa du monde, jeunes du monde, enfants du monde, femmes du monde assassinées par la pandémie du patriarcat sous l’ État corporatif… La loi, c’est l’histoire racontée par les vainqueurs, l’histoire racontée par les marchands de la mort. La loi c’est l’histoire du crime racontée par les assassins. La pandémie n’est pas un événement extraordinaire mais plutôt le fonctionnement NORMAL du système. Elle n’annule pas et ne suspend pas les lois du marché : la misère et la mort continuent et continueront d’être distribuées entre les peuples accablés par les démocrates de la terreur.

La pandémie, en tant qu’elle fait partie de cette construction historique du système-monde capitaliste, renforce le droit d’être des esclaves ; le devoir d’être des esclaves. Nous assistons à la transformation des contextes internationaux des droits qui révèlent, une fois de plus, avec l’impact de l’image terrifiante de la pandémie, le visage primitif du capital dessiné par la sanglante écriture du marché, omnivore et brutal, qui nous gouverne ; nous assistons à l’acheminement vers de nouvelles formes d’esclavage dans les usines-ghettos, dans les quartiers-ghettos, dans les favelas-ghettos, dans les villes-misère-ghettos, dans les pandémies-ghettos, dans les églises-ghettos, dans les écoles-ghettos, dans la misère-ghetto, dans la faim-ghetto, dans les corps-ghettos, dans les enfances-ghettos, dans le réchauffement-climatique-ghetto. Obéissance irrationnelle dépourvue de conscience. On nous dégrade, on nous minimise, on nous déshumanise, on nous dénaturalise. Dans ce contexte, le droit et le devoir d’être des esclaves ne nous permet pas de penser en termes d’autonomie, de coopération, de réciprocité, du pouvoir des assemblées des peuples et de la Terre-Mère pour le travail collectif de la rébellion. Dans cette société corporative, la loi et les droits ont commencé à coudre chaque cellule, en enfonçant cruellement l’aiguille dans chaque nerf, dans chaque muscle, dans chaque os, dans chaque respiration, dans chaque geste, avec les fils de la peur, de la haine, de l’égoïsme, de la compétitivité, de la normalité : le système-monde capitaliste partage la violence pour accumuler et continuer à concentrer la richesse. Nous assistons, avec les pandémies visibles, mais encore plus avec celles qui sont invisibles, à la production « d’une nouvelle espèce de population prédisposée à l’isolement et à l’enfermement ». (Mbembe, 2016)

La pandémie, comme une des manières de tuer, est une construction historique créée par les institutions du système-monde capitaliste dans le contexte d’une profonde crise qui construit des peuples et des corps soumis, écrasés par toutes les vulnérabilités, matières premières propices à alimenter lÉtat corporatif affamé des entreprises multinationales : la pandémie se construit comme se construisent toutes les violences : en construisant des corps pour fournir les abattoirs du marché.

Non, nous ne sommes pas face à un événement terrible : pandémies, avalanches, sécheresses, famines, produits transgéniques, déplacement forcé, disparition forcée, projets de mort, d’imbécilisation, de pollution, d’abrutissement collectif ; coups d’État, escadrons de la mort, colonialisme, inquisition, esclavage rémunéré, réification des femmes et de la terre pour extraire les richesses, pour les violer, pour semer la terreur et cultiver dans les champs de concentration les foules de la peur, les foules de l’oubli, les foules du silence. Non, nous ne nous trouvons pas face à un événement terrible : ça, c’est le visage primitif du capital dessiné par l’écriture sanglante du marché, omnivore et brutal, qui nous gouverne.

Le système-monde capitaliste accumule des richesses à travers les multiples processus de production du progrès qui tue, du développement qui tue, de la démocratie qui tue, de la civilisation qui assassine, qui assassine par déluges1, par tempêtes mortelles, par cyclones mortels, par avalanches mortelles : « l’histoire » du développement, « l’histoire » du progrès, « l’histoire » de la démocratie, « l’histoire » de la participation et de la représentation démocratique dans le cadre du développement, c’est « l’histoire » des massacres exécutés par la rationalité du capital.

 

Non, nous ne sommes pas face à un terrible événement : le massacre de la ferme « El Nilo » (Cauca, 1991), le massacre « del Naya » (Cauca), le massacre de Trujillo (Valle del Cauca), le massacre des bananeraies (Ciénaga, Magdalena, 1925) ; le massacre de Santa Maria de Iquique (1907), le massacre de l’ambassade d’Espagne au Guatemala (1980) ; la boucherie de Tlatelolco (1968) ; le génocide contre le peuple palestinien ; le génocide contre le peuple mapuche, contre différentes peuplades du monde ; le massacre de nos sœurs les graines par les entreprises transnationales ; le massacre causé par les aliments bombardés de produits chimiques des empires Bayer ; Syngenta, Monsanto ; le massacre du Vietnam, dont les champs et les campagnes ont été arrosés par des millions de litres de pesticides, par l’agent orange de la transnationale Monsanto ; le massacre des Argentins acculés par leur dépendance aux agrotoxiques et le soja transgénique ; le massacre de la santé des peuples par les empires pharmaceutiques ; le massacre des peuples migrants qui fuient la barbarie du développement, combien de fois se sont-ils dirigés de façon tragique vers les mirages mortelsde ce développement. Voilà le terrible constat : le système du monde capitaliste est un scénario de mort.

Non, nous ne sommes pas face à un terrible événement : dans ce scénario de mort, les mères allaitent leurs enfants avec du lait maternel empoisonné avec par des pesticides commele lindane, l’aldrine, l’héptachlore, le chlordane, le DDT2 Dans ce scénario de mort, par la voie du cordon ombilical circule du sang contaminé par des poisons marquant les fœtus au fer rouge mais invisible des substances agrochimiques produites à échelle mondiale par les entreprises transnationales. Dans ce scénario de mort, la misère ronge en silence les estomacs qui meurent de faim. Dans ce scénario de mort, la malnutrition est une pandémie qui remplit la planète d’obèses à cause de la consommation démesurée de produits nous rendant dépendants d’un régime alimentaire chimique, mortel, artificiel, ou à cause de la faim qui a été engendrée par ces mêmes transnationales dans le marché du simulacre de vie qui enchaîne les esclaves de la faim avec les maillons de la dénutrition, des maladies et de la mort. Dans ce scénario de la mort, l’économie du système mondial capitaliste exprime son « élan génocide » (Boaventura de Sousa Santos).

Non, nous ne sommes pas face à un terrible événement. Il a été démontré que le système de mort est une nouvelle phase du développement : la mise au pas de la population mondiale pour approfondir l’extraction de richesses sous des régimes de terreur plus atroces les uns que les autres. Les jeux de pouvoir, comme l’a démontré une fois de plus Rita Segato, relèvent du secret. Des secrets qui éclatent comme des bombes atomiques contre la vie des peuples pour que le système se reproduise, pour que le système affine ses techniques d’extermination : des peuples disciplinés sous le joug des intérêts économiques du système mondial restreint à quelques privilégiés.

Nous sommes aujourd’hui face à l’image originelle du capitalisme, du système actuel mondial capitaliste. L’image que montre ce système morbide proclame : tout est possible. Il est possible de ruiner le système de santé, parce que ce système est seulement une partie du système morbide : tuer est une affaire très rentable. Comme font partie de la rentabilité même de ce système, les églises qui sont érigéepar des messies patriarcaux, des violeurs, des agents de la mort comme Bolsonaro, Trump, Uribe Vélez, et tous ces messies du système, les institutions systémiques transnationales, les leaders du système, les oppositions au système. Les viscères déshumanisées, déshumanisantes, de la terreur institutionnalisée, continuent leurs desseins de mort sous prétexte du développement et de la démocratie du système capitaliste mondial. La terreur, c’est cette combinaison de marchandises mises en circulation sous la forme d’expériences, de pratiques, de croyances, d’instruments et de dispositifs de pouvoir produits pour les intérêts économiques du système capitaliste mondial : les marchandises de la terreur se consomment comme des modèles de comportement avec pour unique objectif la déshumanisation, et la société autoritaire en fait des marchandises comme de prétendues options et styles de vie.

Manfred Max Neef a révélé que derrière le suicide des anciens et anciennes en Espagne, il y a en réalité, « les assassinats d’un système économique pervers »3 ; Un sentiment partagé par Vandana Shiva : le suicide des paysans et paysannes4 voué·es à la ruine à cause de la consommation des produits technologiques et transgéniques de Monsanto est une conséquence du système économique capitaliste : c’est un suicide qui se réalise avec les mêmes pesticides que ceux que Monsanto leur vend pour empoisonner la nourriture, empoisonner les cultures…et empoisonner l’esprit des peuples par le biais d’une barbarie normalisée du développement :

«Au cours des 16 dernières années, plus d’un quart de million d’agriculteurs se sont suicidés en Inde : cela représente la plus grande vague de suicides enregistrée dans l’histoire de l’humanité. Entre 1995 et 2010, plus de 250 000 agriculteurs ont mis fin à leur vie en Inde, et plus de 50 000 de ces suicides d’agriculteurs ont eu lieu dans la province de Maharastra, la plus riche du pays. En 2010, les chiffres officiels ont annoncé un total de 15 964 suicides d’agriculteurs. Ces statistiques sont sûrement inférieures à la réalité, en particulier parce que les femmes ne sont généralement pas incluses dans ces chiffres, en raison du fait elles ne possèdent pas de titre de propriété sur les terres, lesquels sont généralement demandés pour être reconnu en tant que paysan. » (Zacune, 2012)5

Dans ce scénario de mort, les assassins sont au pouvoir et le crime est une vertu d’État (Vargas Vila). Voilà une histoire terrible : le développement est la politique des assassins, et la démocratie, la pantomime sanglante de l’état État corporatif des entreprises transnationales qui gouvernent le monde. C’est ça, ce qui est terrible.

Dans notre recherche d’alternatives, il faudra partir des prémisses qui nous amènent à détruire les politiques et les institutions du développement, saturées par l’atmosphère chargée des chambres à gaz du système capitaliste mondial qui empoisonnent les corps, les semences, les consciences, les organisations, les rêves, et chercher, organiser et développer des alternatives anti-systémiques, anticapitalistes, des assemblées, des appuis mutuels, autonomes : retourner à la terre, à notre Terre Mère, enraciner notre cœur ; peupler d’arbres le fleuve de nos mots.

NOTE :Sous les mains vieillies du silence, l’herbe verte, doucement bercée par le vent, caresse le visage de la jeune fille qui ne peut plus voir la terreur qui dort sur ses yeux grands ouverts. Son visage, esquissé par les rayons du soleil, nous laisse en mémoire l’avertissement des longs barbelés des camps de concentration, qui infatigables, cousent dans notre chair, dans nos nerfs, dans notre conscience, dans nos mots, les lettres patriarcales de la loi, de la justice corporative, de l’ordre économique, politique, alimentaire et éducatif fasciste-nazi ; ils sont les longs barbelés du système capitaliste mondial. Dans combien de lieux cette jeune fille est-elle morte sans laisser d’autre trace que ses yeux ouverts ?

 

 

 

1On meurt en déluges, a écrit Jorge Enrique Adoum.

2On peut lire, à la page 21 de l’étude financée par la Global Environment Facility (GEF) et le Ministère de l’environnement équatorien : « Cette enquête a confirmé l’accumulation des insecticides chlorés en détectant la présence de lindane, d’aldrine, d’heptaclhlore et de DDT dans les 160 échantillons de lait maternel récupérés auprès des mères des villes d’Esmeraldas (40 échantillons), Guayaquil (40 échantillons) et Quito (80 échantillons) et dans des quantités dépassant de quatre à cinq fois les Limites Maximales de Résidus (LMR) établis pour le lait de vache, dans la mesure où ces limites n’ont pas encore été établies pour le lait maternel humain ». Escuela Superior Politécnica del Litoral, I. (2004). https://www.dspace.espol.edu.ec. Obtenu sur https://www.dspace.espol.edu.ec: https://www.dspace.espol.edu.ec/bitstream/123456789/16314/1/Inventario%20de%20Plaguicidas%20COPs%20en%20el%20Ecuador.pdf

3 Max Neef, Manfred. 2016. L’économie démasquée. Récupéré sur : https://www.youtube.com/watch?v=66n9v9uK_PA&t=1836s

4« Depuis le lancement du coton Bt en 1988, Monsanto a violé des lois, corrompu des gouvernements, été impliqué dans des affaires de biopiraterie, en créant des monopoles sur les graines, en détruisant la biodiversité et en poussant les paysans à l’endettement et au suicide. » Vandana Shiva, Navdanya, www.navdanya.org. Récupéré sur : http://ceccam.org/sites/default/files/De%C3%ACcada%20resistbaja.pdf

5 Zacune, Joseph. 2012. « Lutte contre Monsanto : Résistance des mouvements de base face au pouvoir entrepreneurial du business agricole à l’ère de ‘l’économie verte’ et du changement climatique ». Récupéré sur : https://viacampesina.org/es/wp-content/uploads/sites/3/2012/04/Monsanto-Publication-ES-Final-Version-1.pdf

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.