De la dévaluation de nos besoins

De la dévaluation de nos besoins

Thierno Seydou Sall, poète sénégalais, a publié en 2019 Bouffées délirantes, dont sont extraits le poème qui suit et A propos du développement.

Porté à califourchon sur le dos de notre défunt grand-père De Gaulle, le mot « fonctionnaire » est bel et bien mort et a été enterré dans les cimetières des « départs volontaires » et du licenciement abusif depuis que l’État a perdu sa colonne vertébrale et son âme dans les sables mouvants de l’endettement et de la cessation de paiement.

La chance, « Wërsëg », devient le diplôme des diplômes, les comptes bancaires la faculté des facultés, depuis la fameuse entrée majestueuse de la farine à l’académie par le truchement des boulangers maîtrisards. La poésie, le latin, le grec deviennent des parents pauvres et ont la nostalgie du Président-Poète.

Le couscous s’est échappé de la cuisine du département « Afrique » du Fonds Monétaire International depuis Washington pour proposer ses services aux femmes, aux foyers sénégalais…

Le mil, en bon prince, sous le nez du tyran F.M.I., a décliné son identité, chanté ses louanges et fixé pour l’éternité son arbre généalogique afin que les marmites déménagent du Cambodge, des rizières de l’Asie pour mieux cohabiter avec l’ère de la détresse financière. Grand-père bourre sa pipe, interpelle ses muses vivant dans le monde de la magie afin que ses petits-fils puissent bénéficier des richesses spirituelles et alimentaires des greniers.

Foudroyé par la télévision, grand-père fait ses apparitions dans les moments difficiles pour offrir sa sagesse à des adultes et à une jeunesse désemparée qui voudraient bien conspuer la tradition.

Le F.M.I. et ses cellules « monétaires » sont fascinés par le changement des habitudes alimentaires et le mépris du gaspillage. Le génie africain songe à s’échapper de la prison centrale du F.M.I.

La Mecque voit sa clientèle s’amenuiser, les magasins d’habillement ferment boutique, les boutiquiers s’ennuient.

Le « développement » devient un concept accessible, il fuit les gratte-ciels et se veut complètement mental.

Le « développement » entend épouser, se marier, avoir une belle progéniture avec l’environnement africain, avec les réalités du Sahel, tout en fuyant, et en ayant une peur bleue du virus « monétaire » : les détournements de deniers publics.

Le « développement » quitte les salons aseptisés de Bretton Woods, et ne se veut plus mythique. Il s’offre aux changements, à une révolution intérieure et en bon architecte, il construit ses monuments de valeurs dans la tête de « l’homosénégalensis ».

À Pout, Dieu n’assistera jamais à la construction du métro mais il sait que la différence entre Pout et New York, c’est une question de gratte-ciels et de mangues. Alors la question ultime reste. Est-ce le drogué de New York ou le paysan de Pout qui est développé ?

Sous tous les cieux, les contradictions humaines demeurent les mêmes.

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