Échos et contre-échos du 68 français et mexicain

Échos et contre-échos du 68 français et mexicain

Échos et contre-échos du 68 français et mexicain, le regard de Carlos Fuentes

J. Andrés CAMARILLO QUESADA

La Cité Internationale Universitaire de Paris (CiUP)1

Si notre évènement s’intitule « échos du 68 mexicain », c’est parce que nous considérons que le mouvement étudiant de 68 au Mexique, quoiqu’écrasé brutalement par une répression sanglante, ne cesse de hanter notre présent, comme un spectre qui revient et qui persiste. Beaucoup des gens qui y ont participé ont formé la génération à laquelle nous appartenons. Leurs témoignages nous parlent. En tant que résident de la Maison du Mexique, il y en a un qui me parle particulièrement : celui de l’écrivain Carlos Fuentes, qui a habité dans cette maison, qui était à Paris en mai 68, et qui a aussi fait un bilan du 68 mexicain. Je me propose de partager avec vous ce témoignage comme une invitation à lire l’original, mon propos étant également de montrer que le mai français a été aussi l’écho des luttes mondiales qui l’ont précédé.

A Paris, Carlos Fuentes s’approche en journaliste prêt à saisir l’événement (je le cite): « D’où viens-tu, camarade ? Tel est le salut des jeunes qui sont sortis faire de la poésie et de la politique dans les rues d’une ville que je n’arrive plus à reconnaître et qui, pourtant, est identique à elle-même. Un Paris accueillant, où «arriver » veut dire « se joindre à ». (…) Les inconnus ne le sont plus. La révolution, à nouveau, fut une rencontre et une embrassade : pour la révolution il n’y a pas d’inconnus. »

Dans son rapport, les voix et les personnages se relaient, les visages distincts, porteurs de leur propre histoire, se fondent pourtant dans le flux continu de l’événement. Mais Carlos Fuentes ne se contente pas de ce rôle de journaliste. Il s’engage à côté d’autres intellectuels, pour l’organisation d’un grand débat à la cité universitaire, qui a été bouleversée elle aussi par le mouvement étudiant. « Ce soir –nous dit Carlos Fuentes- la suggestion et l’expression est incarnée par Jean-Paul Sartre. En effet, on préside une grande rencontre avec une très grande masse d’étudiants à la cité universitaire, à côté de Jean Paul Sartre, Nathalie Sarraute et d’un groupe d’artistes, écrivains et éditeurs hispano-américains. Il s’agit de soutenir les étudiants qui occupent les pavillons de certains pays aux régimes répressifs, comme l’Espagne, le Portugal, l’Argentine et la Grèce. Il s’agit aussi d’animer une Université d’été qui, pendant les vacances, continue sa tâche de débat et d’organisation… »

Carlos Fuentes saisit au vol des éclats de ce débat tumultueux : « Un étudiant demande à Sartre si la classe étudiante française, issue de la bourgeoisie, peut réellement jouer un rôle révolutionnaire […] Un étudiant communiste, face à la ferveur etaux sifflements de la foule, affirme que seul le parti communiste peut faire la révolution et il défie Sartre de citer un exemple qui démontre le contraire. Sartre, ironique, répond : Castro et le mouvement du 26 juillet. Un autre crie :  Qu’a fait le Parti Communiste cubain à faveur de la révolte à la Sierra Maestra  ? Sartre répond en espagnol :  Nada. »

Los 68 recueille d’autres souvenirs et dialogues que Carlos Fuentes, témoin attentif et engagé de ce mouvement international, a su sauvegarder dans des belles pages. Celles du Mexique font partie de son roman Los años con Laura Díaz, et pour le printemps de Prague, Carlos Fuentes raconte même ses anecdotes à côté de l’écrivain argentin Julio Cortázar, du colombien Gabriel Garcia Marquez et du tchèque Milan Kundera. Une lecture sans doute passionnante et jouissive, mais qui révèle aussi – nous verrons ci-dessous – une face parfois cachée ou « excentrique » de 68.

MAI 68, ECHO D’AUTRES ECHOS

Tout cela nous amène à nous demander : Qu’est-ce qui a fait que cet écrivain mexicain s’est senti tout de suite interpellé par mai 68 ?

Tout d’abord, il remarque les traits distinctifs de la révolte à Paris : « On assiste – nous dit il – à une révolution (…) dont l’acteur principal est la jeunesse d’une nation développée » (p. 38). En empruntant le vocabulaire critique de philosophes en vogue comme Herbert Marcuse et Guy Débord, Carlos Fuentes dénonce la société du spectacle et de consommation, autrement dit, l’aliénation que connaissent les hommes dans un milieu où règne l’abondance mais qui est inauthentique, et les éloigne des valeurs les plus hautes. Il dénonce ce « Dachau de l’esprit entouré des brillants objets périssables d’un Disneyland de la consommation ». Mais juste après avoir regretté la superficialité de la surconsommation propre aux pays développés, le regard de Carlos Fuentes se (re)tourne vers la périphérie, d’où il vient. En effet, pour lui, « le monde industriel moderne ne se lève pas seulement sur la ‘malheureuse joie’ de ses citoyens, mais sur la mort et l’exploitation des hommes marginaux du monde infra-industriel. On le voit lorsque le surplus d’une société industrielle comme les Etats-Unis doit assurer sa santé en transformant ce surplus en orage de bombes de napalm et phosphore sur la population sans défense d’une petite nation rurale. Ce n’est pas par hasard si la Guerre du Vietnam fut le grand catalyseur de la révolution de la jeunesse occidentale. » (p. 43).

Dans une grande mesure, l’imaginaire du mai français, qui s’est très vite exporté partout dans le monde, est venu d’abord du monde entier, des guerres de libération nationale et de leur tactique efficace de petite guerre ou guérilla. « De cette manière, après le Vietnam, – continue Carlos Fuentes – dans la jeunesse des nations développées une nouvelle conscience est née : la guerre armée contre un peuple désarmé est seulement l’expression la plus répugnante d’une guerre continue, qui n’a pas besoin des armes, contre tous les pays pauvres, source bon marché de main d’œuvre et de matières premières, objets d’interventions politiques et de déformations culturelles perpétuelles, consommateurs humiliéDes étincelles de ce débat tumultueux est saisi pars recevant les machines fatiguées, les avions inutiles, les émissions de télé, les produits cosmétiques et les jouets en plastique du monde industriel » (p. 44.)

Cette nouvelle conscience ne manquerait pas de déboucher sur des actions concrètes, comme Carlos Fuentes put le vérifier lors d’une visite en Angleterre auprès du poète José Emilio Pacheco : « A l’université d’Essex, des étudiants avaient empêché l’entrée d’un représentant de Porton, entreprise anglaise qui menait des études sur guerre bactériologique pour le gouvernement des Etats-Unis. D’un coup, la révolte étudiante joignait au refus de l’impérialisme américain une solidarité avec le Tiers Monde et une critique de la société de consommation anglaise. »

Cette affinité avec le Triers Monde dépasse le cadre de la solidarité. Les révolutions du Tiers Monde sont en outre un modèle de révolte, qui permet d’envisager la victoire ou la résistance du côté le plus faible dans un conflit asymétrique, comme ce fut le cas de Cuba, luttant contre l’occupation de la plus grande puissance du monde (1959). Carlos Fuentes rappelle qu’ «à Paris, à l’endroit même où commence l’action de Rayuela

[roman majeur de la littérature latino-américaine]

est affiché maintenant un texte de Julio Cortázar : « Vous êtes les guérillas en lutte contre cette mort climatisée vendue au nom de l’avenir » (p. 38).

Carlos Fuentes ne manque pas de pointer que la réapparition éclatante du marxisme sur la scène parisienne est marquée par la l’importance de la guérilla dans les guerres de libération nationale. Il s’agit, nous-dit-il, « d’un marxisme qui oppose, au néocapitalisme des managers aussi bien qu’au néosocialisme des bureaucrates, la pensée d’Ernesto Guevara, le refus du profit comme motif de la production, la création active des conditions révolutionnaires, l’indéfectible vocation internationale des mouvements révolutionnaires. » (p. 37).

Lorsque Fuentes demande à un étudiant son point de vue sur le Parti Communiste français, il lui répond : « Le PC a été toujours dans l’attente des conditions révolutionnaires favorables. Et maintenant il n’a plus d’excuse. Il y a eu une situation révolutionnaire en France et le PC l’a laissé passer. Fidel Castro ne l’aurait pas fait » (p. 72). La révolution cubaine, le Vietnam, Prague, le Tiers Monde, la pensée de Ernesto Guevara : voici quelques références du mai français. Comme dans une caisse de résonance, les échos de ce mai français, arrivés au Mexique, étaient déjà les échos d’autres luttes d’un monde bouleversé depuis au moins une décennie. Carlos Fuentes s’exprime de la sorte : « Marx est retourné en Europe après un long périple dans les steppes de la toundra, les champs de riz et les champs de canne à sucre » (p. 49). « La révolution, qui était hier cantonnée au Troisième Monde, est apparue dans le Monde Industriel néocapitaliste ou néosocialiste. » 

Carlos Fuentes, ce francophile de la Maison du Mexique, dont la tombe se trouve au cimetière de Montparnasse, vit en mai 68 un Paris accueillant et sympathique, habité par tous les échos des luttes mondiales. Il peut donc en conclure : « Séculairement aliénés et excentriques par et face à l’image universelle de l’Homme blanc, bourgeois, chrétien, capitaliste et rationnel, aujourd’hui, nous-autres (latino-américains), nous nous identifions avec les hommes qui, depuis l’ancien centre, se proclament aussi ex-centriques et aliénés que nous et qui se reconnaissent en nous […] L’excentricité radicale – la révolution – est aujourd’hui la seule universalité concevable. » (p. 102).

UNE DÉFAITE A LA PYRRHUS

Et pourtant, un peu partout, la révolte de 68 s’est clôturée par la répression. En France, ce qu’on a appelé le discours fort du général de Gaulle déclenche en tout cas un recul conservateur. Au Mexique, la répression est ouverte : lors d’une manifestation étudiante massive sur la Place de Tlatelolco, à Mexico, des groupes militaires et paramilitaires commettent un des massacres les plus traumatisants de l’histoire récente du Mexique, avec plusieurs centaines de morts et mille cinq cent arrestations. C’était bien une défaite du mouvement. Néanmoins, Carlos Fuentes considère que cette défaite n’est pas totale. Il dit même qu’il s’agit d’une défaite à la Pyrrhus. Pyrrhus, nous rappelle-t-il, fut un roi d’Epyros, en Grèce, qui envahît l’Italie en 280 avant Jésus Christ et vainquit les Romains à Héraclée. Cependant, le prix de cette victoire fut tellement grand qu’il s’écria : « une autre victoire comme celle-ci et je suis perdu ». Une victoire à la Pyrrhus est donc celle qui entraine une défaite dans ses résultats.

Carlos Fuentes renverse cette expression. D’après lui, une défaite à la Pyrrhus serait celle qui, malgré son apparence, est en réalité une victoire, mais qui ne s’exprime comme telle que plus tard.

A cet égard, je me permets de m’éloigner un peu de Carlos Fuentes pour citer, à titre personnel, comme exemple de la victoire remportée, l’ascension au Mexique d’une intellectualité issue en partie du mouvement 68. Il s’agissait de spécialistes des sciences sociales qui étaient le plus avertis et le plus à même de montrer que leur domaine relevait d’une relation coloniale, à savoir les sociologues et à plus forte raison les anthropologues.

L’anthropologie pratiquée dans les décennies précédentes du XX siècle était axée autour du programme de l’intégration des Indiens et visait seulement l’amélioration de la qualité de vie des populations marginales. En 1970, un groupe d’anthropologues dits critiques (Warman, Nolasco, Bonfil B., M. Olivera y E. Valencia ), proches du mouvement 68, vont accuser cette vieille anthropologie de n’être qu’un instrument de la domination occidentale et bourgeoise, qui s’enracine dans le racisme et l’eurocentrisme. Par là même, ils vont critiquer l’idée de nation qui était hégémonique au Mexique depuis le XIX siècle, celle qui voyait dans le processus du métissage et dans la population métisse l’incarnation, faussement inclusive, de l’identité nationale.

Ces anthropologues vont s’approprier les lectures préparées dans les années soixante par des figures telles que Rodolfo Stavenhagen et Pablo Gonzalez Casanova, lesquels ont défendu de manière différente l’idée que la relation de domination économique et militaire dénoncée partout dans le monde comme impérialisme avait lieu non pas seulement entre des Etats mais aussi et tout de même à l’intérieur des Etats, facteur de marginalisation pour soutenir le bonheur des groupes privilégiés. Il s’agit de la thèse du colonialisme interne, bientôt partagée par la plus part des anthropologues au Mexique.

Si le mouvement étudiant s’était pratiquement éteint après le massacre du deux octobre 1968, les idées qui avaient circulé n’ont pas cessé de se renforcer dans les années ultérieures. Par exemple, deux des figures marquantes de cette manifestation intellectuelle de 68 en anthropologie vont occuper des charges importants dans les institutions gouvernementales. En 1972, déjà, Guillermo Bonfil Batalla devient le directeur de l’Institut national d’Anthropologie et d’Histoire (INAH) et, dans les années 90, Arturo Warman devient le directeur de l’Institut national indigéniste. Plus précisément, ils vont introduire dans la politique publique en matière de peuples indigènes la notion soixante-huitarde par excellence d’autogestion.

A cet égard, il faut rappeler que le mouvement trouvait dans ce mot son point d’ancrage, lui permettant de s’opposer aussi bien à l’individualisme capitaliste qu’au socialisme soviétique et à sa thèse autoritaire du centralisme démocratique. Avec la notion, d’origine yougoslave, d’autogestion, le mouvement envisageait un socialisme faiblement centralisé qui laissait à la périphérie et aux travailleurs et étudiants le soin de définir leurs conditions collectives d’existence. Cette expression d’autogestion s’impose dans les années 80 dans le vocabulaire officiel de l’Institut national Indigéniste par la voie des anthropologues critiques, même s’il est parfois tempéré par la notion réformiste de « participation ». Plus tard, cette politique de l’indigénisme de «  participation » sera encore affaiblie, mais la rhétorique du développement à partir des motivations internes des communautés, ce que Bonfil Batalla a appelé l’éthno-dévéloppement, ne disparaîtra du discours officiel.

Quant aux réalités extra-officielles, il est juste de se demander si des thèses comme celle du colonialisme interne, de l’autogestion, de la participation et de l’ethno-développement, n’ont pas contribué à rendre possible et l’émergence et la légitimation de la révolte zapatiste en 1994. Aussi peut–on sans trop d’effort reconnaître des échos de 68 dans l’intellectualité latino-américaine de derniers vingt années qui se réclame d’une pensée décoloniale (Walter Mignolo, Enrique Dussel, Castro Gomez, Anibal Quijano, Ramón Grosfoguel, Catherine Walsh). Plus généralement, on pourrait considérer que, depuis, beaucoup des conflits sociaux ont été pensés à partir du cadre de l’anti-colonialisme. Il est en tout cas indéniable que la mémoire et l’imaginaire du 68 et de leur affreuse répression habite encore les mouvements sociaux les plus récents.

Pour finir, je citerai encore Carlos Fuentes, qui m’a permis de montrer ce jeux d’échos déjà à l’œuvre sur 1968 : « la vérité et l’histoire se réunissent lorsque la parole réfléchit efficacement et l’action a lieu réflexivement » (p. 20). A ce titre, j’espère que cette courte présentation invite non seulement à la lecture du livre de Fuentes, mais aussi à ce type d’action qui fait du monde son espace de réflexion, telle une monumentale chambre où toutes les luttes résonnent et se font écho.

1Une première version de ce texte a été présentée le 2 octobre 2018 à la Maison du Mexique de la CIUP lors de la commémoration du massacre de Tlatelolco. Les citations appartiennent à Carlos Fuentes, Los 68: París, Praga, México, México: Random House-Mondadori, 2005. La traduction est de l’auteur de l’article.

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