Pour une politique de la race. 5.

Pour une politique de la race. 5.

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Quijano remarque que les premières personnes auxquelles ont été appliquées l’idée de couleur, alors que la race n’existait pas encore, sont les Noirs, pas les Indiens, à un moment ou les Espagnols ne se percevaient pas encore comme Blancs. C’est un phénomène avéré et on voit bien là le décalage entre l’idée de couleur et celle de race.

 

Ce que ne dit pas Quijano c’est qu’en Europe le phénomène de dévalorisation de la couleur noire et de valorisation du blanc est assez tardif. Selon Max  Hering Torres, pendant longtemps en Europe, la couleur blanche fut synonyme de faiblesse. Et c’est effectivement tardivement, avec la présence des esclaves noirs dans l ‘empire des Indes que la couleur noire devient synonyme de laideur sur le territoire.

Mais l’explication de ce qui a eu lieu en Abya Yala n’est pas valable pour le monde entier. Lorsqu’il affirme qu’avant l’Amérique, il n’ y avait pas de racisme, Quijano omet un possible racisme, celui qui se produit en Afrique, entre Arabes négriers et populations africaines esclavagisées. Effectivement, comme le remarquent de nombreux auteurs tels Eric Williams, l’esclavage ne fut pas le fruit du racisme, mais le contraire. Et c’est en Afrique que l’esclavage connut un développement important, bien avant la période de la traite américaine. On sait que dès le Haut Moyen âge, le monde musulman était devenu un grand importateur d’esclaves, mais l’Islam interdisant l’esclavage de croyants, et les esclaves blancs se convertissant en masse, les razzias dans la région sub-saharienne commencèrent. Dès le IX siècle, les négriers s’associèrent à certains chefs africains islamisés pour la traite1.

Les Arabes, avant l’intensification de la traite, ne méprisaient pas les Noirs.  Le premier muezzin de l’histoire était un esclave éthiopien affranchi, converti à l’Islam. Toynbee écrit dans sa Study of history que les premiers Arabes se considéraient comme « basanés  » un priori de supériorité raciale étant lié à la couleur plus foncée ( ce qui recoupe les propos de Max Hering Torres). Cependant, dans la poésie des métis arabo-africains, très vite, apparaissent mépris et méfiance vis à vis des Noirs. Ce dégoût augmente en même temps que la traite, lorsque la zone sub-saharienne devient la principale pourvoyeuse d’esclaves de la partie orientale. Pour Tidiane Ndyaye, qui expose son point de vue dans Le génocide voilé , l’essor de la traite , qui commença au VII siècle, fut inséparable de celui du racisme. Cette modification correspond à la période des grandes conquêtes arabes et à l’asservissement des peuples ; on trouve par exemple chez le penseur Ibn Khaldoun, au XIII siècle, une des premières théorisations de l’influence du climat sur les races, expliquant la soit disant « idiotie » des Noirs. Quant à Said Ben Ahmad Said, au XI siècle, il classait les peuples en sept familles correspondant aux sept climats, les climats chauds produisant la stupidité ( ce qui revenait à oublier l’existence de déserts marocains, algériens…). Avant le XII siècle, la malédiction de Cham, dont Walter Mignolo a analysé  le rôle dans la genèse du racisme, ne reposait pas sur une notion de couleur (ce qu’oublie le sémioticien argentin). Mais chez certains lettrés arabes, Cham allait devenir un Noir, et il est difficile de ne pas voir qu’il y avait là une construction à posteriori  justifiant l’esclavage

Le monde médiéval, chrétien ou musulman, était profondément marqué par la logique de la lignée, la généalogie. Le fait qu’à certaines époques, dans le monde musulman, il ait été interdit de désigner les Noirs par leur filiation laisse songeur. Il est également  significatif que même convertis, les Noirs n’aient pas échappé à leur statut d’inférieurs , ce qui nous renvoie au premier racisme ibérique contre les convers juifs. Il semble, à en croire l’ historien marocain Chouki El Hamel, que la couleur de peau aie joué un moindre rôle que l’ascendance rattachant ou non l’individu à une lignée arabe. Ce qui nous ramène finalement à expérience américaine, puisque race et couleur ne s’imposèrent qu’à partir du XVIII siècle.

Peut on pour autant parler d’un racisme anti-noir dans les pays arabes  avant l’époque moderne ? Il faudrait s’entendre sur ce qu’on entend par racisme.  Le différencier de la discrimination.  Certes, Il y a de points communs entre l’exploitation systématique des Indiens en Al et celle dont furent victimes les Noirs  dans un  monde arabe qui reposait largement sur l’esclavage et dont l’économie agraire s’est développée grâce aux populations esclavagisées. Même si on ne souscrit plus au mythe d ‘un esclavage oriental plus familial, plus urbain, moins violent que l’esclavage liée à la traite occidentale,  il reste difficile de penser qu’il y eut un racisme arabe anti-noir. 

Car l’indéniable diffusion de représentations et d’idées basées sur infériorisation ne suffit pas pour parler de racisme.   Le racisme est un système, ou un dispositif, et si il y a eu un racisme anti noir dans les pays arabes, il n’était probablement pas  un racisme moderne,  moderne ne voulant pas dire  biologique.(le racisme envers les Indiens était, d’après moi, moderne, mais pas biologique. Eduardo Restrepo, anthropologue colombien  peut  nous aider à ne pas confondre ces différentes formes, et à  résister aux confusions ou affirmations hâtives. Il propose d’historiciser la race.

L’infériorisation des autres, la négation de leur humanité, ne sont pas des phénomènes obligatoirement liés à la race. Ils ne présupposent pas nécessairement une taxonomie raciale, mais plutôt ce phénomène au demeurant fort étendu que l’anthropologie nomme ethnocentrisme. Il faut faire apparaître ce que Marisol de la Cadena a dénommé les antériorités de la race, c’est à dire, les processus de sédimentation de longue durée qui précédent les conceptualisations de la race proprement dites. Les conceptualisations de la race n’apparaissent pas du jour au lendemain : « Dans le concept de race entrent en jeu des éléments divers, qui sont antérieurs à son émergence : ils se maintiennent et se transforment durant de longues périodes, changent de signification, interagissent en permanence avec les changements pour mieux s’adapter à des lieux et temporalités distinctes, et finissent par laisser un dépôt. Cependant, ces éléments ne peuvent pas être confondus avec les conceptualisations de race, même si, aujourd’hui, cela nous oblige à effectuer un intense travail intellectuel de lecture des archives pour qu’ils n’apparaissent pas comme tels. L’aborder suppose une stratégie que Foucault dénomme « événementialisation ( Restrepo et Arias, 2018)

A mon avis, pour que le racisme moderne comme tel prenne naissance, il faut l’invention d’un statut intermédiaire entre celui de l’esclave et celui du libre. Statut qui a vu le jour en AL, lorsqu’il a été question de gouverner les populations indiennes. En effet, une fois passée la phase de razzias et d’esclavage de fait des débuts, les Indiens ont été reconnus comme des libres, mais des libres « incapaces relativos » comme l’étaient les femmes et les enfants. C’est peut-être dans ce décalage la, au-delà de infériorisation, de la férocité et du mépris, que se situe le premier racisme moderne, pas dans l’exclusion, mais cet écart, toujours impossible à combler, et dans la politique d’acculturation et subjectivation sur un mode pastoral  identifiée comme évangélisation, pour aller vite. Lorsqu’au delà de l’exclusion apparente( République d’Espagnols  versus République d’Espagnols ) apparaît une gouvernementalité moderne et ses différentes façons de traiter les populations, dont le racisme serait un trait caractéristique, jusqu’à nos jours. Le racisme envers les Noirs, en Amérique latine se construirait sur des bases différentes, sur lesquelles nous reviendrons.

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