Présentation de la RED

Depuis trois décennies, les approches décoloniales, en Amérique Latine et dans le Sud global, réalisent la critique d’une modernité entrée dans une crise profonde.  Elles sont le fait de penseurs qui  depuis  les ex-périphéries coloniales, imaginent des solutions inédites pour sortir de l’impasse.  Ces intellectuel.le.s ne se contentent pas de remettre en question la globalisation néolibérale, l’hégémonie culturelle de l’Occident, la catastrophe écologique,  le racisme structurel ou un universalisme qui ne tient pas ses promesses. Ils élaborent  également de nouveaux projets pour vivre-ensemble.  Le moment est venu de passer à cette « transmodernité, ancrée dans l’ extériorité dont parle le philosophe argentin Enrique Dussel .

Une telle perspective n’aurait pas pu se dégager sans un concept central, qui fut élaboré au début des années 90 par le sociologue Aníbal Quijano : la colonialité du pouvoir.  A la différence du colonialisme, mode d’administration des colonies qui disparut après les guerres d’indépendance, la colonialité ne serait pas une séquelle du passé mais le socle de notre présent. Pour le penseur péruvien, elle constitue la matrice d’un dispositif de domination global qui s’est mis en place avec l’émergence du système-monde colonial moderne, lors de la Conquête de l’Amérique. Indissociable de l‘émergence du mode de production capitaliste, elle structurerait, depuis son apparition au XVIe siècle, les rapports sociaux. Elle serait l’envers de la modernité, et s’appuierait essentiellement sur un racisme structurel ainsi que sur une discrimination épistémique. Ce dispositif de domination culturelle et de production des subjectivités aurait été articulé à un système d’exploitation sociale global, à travers le développement de formes de travail et de pouvoir différenciés selon que les populations appartenaient au monde occidental ou aux civilisations vaincues.

En Amérique Latine et ailleurs, le concept de colonialité du pouvoir a produit des rencontres entre penseur.e.s qui interrogeaient les pratiques ou discours des Occidentaux avec leurs Autres coloniaux. Ou les rapports entre modernité et rationalité. C’est ainsi que des intellectuels comme Enrique Dussel,  avec sa réflexion sur les mécanismes éthiques ou psychologiques de la Conquête, ou Walter Mignolo, avec son analyse des discours des Conquérants et de leurs stratégies de domination symbolique, ont pu rencontrer Aníbal Quijano. D’autres les rejoindraient, et pendant une décennie, dans le cadre du projet Modernité/Colonialité/Décolonialité, apporteraient  leurs pierres à l’édifice. Entre 1998 et 2008,  des chercheurs comme les colombiens Santiago Castro-Gómez et Arturo Escobar, les Portoricains Ramón Grosfoguel et Nelson Maldonado Torres, les argentin.e.s María Lugones, Walter Mignolo, Zulma Palermo, le Péruvien Aníbal Quijano, le bolivien Javier Sanjinés, ou l’équatorienne Catherine Walsh, se sont retrouvé.e.s pour des interventions ou des publications communes. Leurs approches croisées ont eu un profond impact sur la théorie critique latino-américaine et les mouvements sociaux anti-coloniaux.

Le concept de colonialité du savoir, a été pensé dans les années 2000 par le sociologue Edgardo Lander, lequel, comme son compatriote Fernando Coronil, a contribué à la mise en réseau de ces approches.  Ce concept faisait apparaître la dimension géopolitique du savoir hégémonique, et des processus par lesquels d’autres conceptions du savoir étaient tenues pour « non-existantes ». Celui de colonialité de l’être, forgé par le philosophe Nelson Maldonado-Torres, visait à rendre pensable l’expérience vécue par les sujets subalternisés. Ces autres invisibles ont été et continuent d’être violentés dans leur être à travers un processus de perpétuation physique et symbolique de la conquête. La colonialité du genre est un concept qui a pu être élaboré grâce à la critique de la féministe María Lugones. Elle a pointé un impensé de l’approche de Quijano, lequel tendait à oublier que genre et sexe sont aussi des produits de l’histoire, Au même titre que la racialisation, ils ont été des instruments de la colonialité du pouvoir. Quant à la colonialité de la « nature », elle relève d’un constat : l’exploitation de l’homme et de la « nature » sont deux rouages d’un même processus destructeur qui a débuté avec le développement de l’extractivisme minier et du système « plantationnaire » (pour reprendre l’expression de Malcolm Ferdinand), eux-mêmes indissociables de l’esclavage ou du travail forcé.

Ces approches interpellent les américanistes, anthropologues, féministes ou géographes que nous sommes, et c’est à ce titre que nous avons créé la RED. Il y a six ans, en 2015, suite au Congrés décolonial de Lyon, notre but était d’abord de donner à la parole à un courant latino-américain quasiment inconnu en France.

Aujourd’hui, étant donné le climat délétère qui entoure la notion de colonialité ou de décolonialité, les idées fausses ou réductrices qui circulent quand aux concepts décoloniaux latino-américains, nous tenons à faire certaines mises au point. Il ne s’agit plus seulement pour nous de diffuser les idées des penseur.e.s du projet MCD. Nous voulons les resituer dans le contexte particuliérement intense des luttes actuelles sur le continent et dans le Sud global. Nous  désirons également apporter notre contribution à une meilleure compréhension de ce courant. Nous tenons à proposer une critique constructive des aspects de leurs analyses qui peuvent être remis en question ou nuancés. Conscient.e.s de la valeur des intuitions fondatrices de l’approche décoloniale comme des limites de certains développements, nous faisons un pari : il est aujourd’hui possible de reconnaître la pertinence de l’apport décolonial latino-américain sans pour autant le transformer en dogme. Sans oublier de le confronter aux autres perspectives critiques qui existent aujourd’hui. En refusant la diffamation ou l’ignorance qui envahissent le terrain de la critique,  Et en dénonçant les modernes polices de la pensée.

 Chaque numéro propose deux sections.

La première section regroupe une série d’articles thématiques tandis que la seconde, intitulé Varia, porte sur des sujets divers. La rubrique intitulée Le Blog Décolonial a une portée plus dialogique ; elle se présente comme une tribune et un espace de débat, où les auteur.e.s  interrogent des événements ou des débats actuels. Enfin, l’artiste caribéen Eddy Firmin et son équipe de Minoritart publient régulièrement un numéro consacré à la critique décoloniale de l’art.